C’était une autre vie qu’autrefois il avait rêvé de vivre avec Lucie. Il n’y serait question que de s’embrasser en riant et de pleurer en lisant de beaux vers.
— Voyons, Jeanne ! s’exclama-t-il. Tu n’as pas l’air de te douter que je viens de voir Detroyes !
Comme elle ne lui demandait même pas qui c’était il dut continuer :
— Mais oui : Detroyes… Je t’en ai déjà parlé… C’est un des plus grands poètes, des plus grands écrivains d’aujourd’hui.
Il avait même envie de dire :
— Le plus grand ! dans cette première griserie qui persiste longtemps après notre première entrevue avec un homme à qui, parce qu’il nous a serré la main et pour nous grandir nous-mêmes, nous accordons d’emblée du génie.
— Il va te faire gagner de l’argent ? demanda Jeanne. Vaneau sentit s’effondrer son rêve.
— Il n’en a pas été question ! répondit-il doucement car il n’aimait point les mots aigres. Mais cela viendra.
Il l’eût juré que cela viendrait. En attendant, de dimanches en dimanches, il vit d’autres poètes moins illustres, — quelques-uns avec orgueil portaient cependant les palmes, — mais qui avaient déjà publié des volumes de vers. Vaneau commençait à se rendre compte qu’il n’était point seul à avoir écrit comme il l’avait dit à Detroyes beaucoup de vers. Eux aussi peut-être autrefois avaient-ils appris à l’école tout ce qu’ils voulaient, peut-être avaient-ils toujours été les premiers. Il se faisait près d’eux petit et se fût gardé d’avoir d’autres opinions que les leurs. Il pensait leur plaire par son amabilité respectueuse. Il espérait qu’au moins l’un d’eux lui enverrait dûment dédicacées ses œuvres complètes qu’il pourrait montrer à Jeanne, à Dominique dût celui-ci en jaunir de dépit. Mais Vaneau n’avait pas besoin de se faire petit ; personne ne faisait attention à lui sinon pour se dire sans doute :
— Qui est-ce donc celui-là ? Jamais je n’ai vu son nom.