Ils se plaignaient entre eux en porte-lyres qui dépassent la multitude de toute la hauteur de la Tour d’Ivoire, de l’indifférence que leur témoignait le public. On citait la voix tremblant de sainte colère le titre d’un de leurs volumes dont trois exemplaires seulement s’étaient vendus. C’était la gloire, ça ? N’importe : Vaneau l’enviait, ce poète aux trois exemplaires.
Il vit aussi des poétesses — jeunes filles et jeunes femmes, — non point échevelées de délires éperdus mais qui se tenaient assises bien sages en s’efforçant de paraître jolies. Quelques-unes vraiment l’étaient et Vaneau songeait :
— Quels beaux vers elles doivent écrire ! Aussi beaux qu’elles-mêmes !
Les jeunes filles étaient accompagnées par un père, une mère, une tante ; les jeunes femmes étaient assez grandes pour qu’on les laissât sortir seules. Elles fraternisaient entre elles et même avec les jeunes gens, les hommes mûrs et les vieux maîtres en une commune adoration pour le Beau. Le zèle le plus saint les poussait vers toujours plus de perfection ; âmes d’élite que ne pouvaient entamer la jalousie puérile, les mesquines rivalités. Vivre avec l’une d’elles la plus jolie si possible, n’aurait-ce pas été le paradis sur terre ? Il regrettait de n’être pas ce vieux petit homme voûté, tremblotant et décoré comme Detroyes, autour duquel elles se pressaient avec des « cher maître ! » Il était trop tard et trop tôt. Il se répétait :
— Il fallait que je me marie. C’était nécessaire. La vie m’a déjà classé.
Il se mit en relations aussi avec ces petites revues qui se multipliaient dans les bourgades les plus ignorées et dans tous les arrondissements de Paris. Une, se disant organe de jeunes, des plus anciens et des plus répandus en France, insérait gratuitement les envois de ses abonnés. Une autre publiait les sujets et les résultats de tous les concours littéraires. Nulle part on n’était chiche de louanges. A propos de la mort d’un lauréat du dernier concours de la Violette on affirmait :
— Ce n’est pas seulement un homme de talent, c’est un grand homme de cœur qui disparaît.
Cet homme Vaneau regrettait de ne l’avoir point connu. N’est pas qui veut lauréat d’un concours poétique. Il avait si grande soif de gloire qu’il eût souri à la mort pourvu que son cercueil fût couvert de lauriers.
Jeanne tenait ferme les cordons de la bourse et Vaneau ne pouvait s’abonner à aucun de ces « organes de jeunes ». Mais comme il suffisait de demander un numéro spécimen sa table en fut bientôt presque encombrée.
Le jour où il vit son nom au sommaire de la revue il crut que le ciel s’ouvrait pour laisser pleuvoir sur lui les bénédictions de Dieu. Il rentra triomphant et jeta l’exemplaire sur la table comme pour dire à Jeanne :