Quand ils avaient achevé de dîner elle ne l’empêchait pas de s’enfermer dans sa chambre tandis qu’elle s’occupait de la vaisselle. Peut-être n’était-elle pas très sûre qu’il ne dût pas arriver à gagner de l’argent avec « sa poésie ». Ils ne sortaient jamais. Aller au théâtre coûte cher. L’hiver dans la boue sous la pluie et le grésil ce n’est pas agréable. Il ne fut pas davantage question de réveillonner. Vaneau qui ne voulait faire de peine à personne lui avait dit quelques jours auparavant :

— Nous pourrions peut-être si cela te faisait plaisir aller voir tes parents cette nuit-là ?

— Plus souvent ! avait-elle répondu. Pour que maman nous fasse la tête et que papa bougonne ! Ils se passent bien de nous, sois tranquille ! Nous irons pour le premier Janvier, parce que nous ne pouvons pas nous en dispenser.

Un soir cependant, entre Noël et le premier Janvier, ils allèrent voir les grands boulevards.

Vaneau se rappela les baraques faites de quatre piquets et de traverses qui les jours de marchés et de foires se montent en un tour de main sur la place de sa petite ville. La toile à peine tendue résiste mal au vent. On y chercherait vainement autre chose que des pelotes de fil, des paires de bas, de la toile à chemises et à mouchoirs. Les petites villes n’ont pas besoin de luxe. Quand elles achètent le Supplément du Petit Parisien elles collent à leurs murs les deux images de la couverture et elles passent le reste de leur vie à les regarder.

C’étaient des baraques qui sont des maisons. Elles aussi on les monte en un tour de main. Elles ont l’air d’être posées à même les trottoirs des grands boulevards : une rafale pourrait les renverser. Mais solides elles pèsent sur l’asphalte de tout le poids de leurs jouets. Et ce ne sont point des baraques ordinaires ; elles viennent toujours d’être repeintes ; plusieurs même sont neuves.

On a beau passer, l’air indifférent ou supérieur à la foule. Vaneau faisait comme tout le monde, comme Jeanne qui s’amusait beaucoup presque autant qu’au bureau. On en regarde une. On les regarde toutes. On voit les marchands et les marchandes. Il y en a de jeunes avec des regards qui semblent dire aux passants : « Nous n’avons pas besoin de vous. Gardez votre argent ! » ; de vieux, résignés, de pauvres et de riches. Il y en a qui certainement ne sont venus là que pour se distraire, pour regarder à leur tour la foule qui les regarde. Ils ont des pardessus à cols d’astrakan, des doigts entourés de grosses bagues, l’air distingué. Des tréteaux sont installés en plein air : une lampe y brûle dont la flamme ne vacille point. C’est un soir de Décembre à Paris où il fait doux. Mais les chemins des villages, les rues des petites villes sont à cette heure encombrés de neige dont les cantonniers avec leur traîneau n’arrivent pas à avoir raison. A huit heures du soir les verres des lampes sont froids, les mèches des bougies ont cessé de charbonner. Tout le monde dort. Ici toutes les tables aux terrasses des cafés sont occupées par des milliers d’oisifs. Sur deux lignes parallèles deux interminables files de fiacres et d’autos vont de la Madeleine à la Bastille et reviennent de la Bastille à la Madeleine comme sur une piste longue d’une lieue et large de dix mètres. Ce soir encore comme autrefois, comme toujours, Paris est descendu dans la rue.

Il songeait à descendre lui aussi dans la rue, las d’écrire des vers d’amour et des sonnets sur l’antiquité. Il éprouvait le besoin de se mêler à la foule, non pour sympathiser avec elle mais pour la regarder vivre simplement à la façon des réalistes. Il ne pouvait s’enrôler dans les avant-gardes parmi ceux qui partis dès l’aube se reposent sur les positions conquises. Jeune homme hésitant il n’aurait pu que faire partie du gros de la troupe où l’on ne court pas le risque d’être trop remarqué, de la foule de ceux qui rêvent d’après d’autres et regardent pour le décrire ce qui bien des fois déjà fut regardé et décrit.

Dans cette chambre dont il lui fallait fermer la fenêtre à cause de l’hiver, il étouffait le soir. Il eût aimé rentrer tard à deux heures du matin après avoir discuté des heures durant avec des musiciens, des peintres, des poètes, en buvant des bocks ou des liqueurs fortes. Les vieux maîtres décorés lui faisaient peur, il ne pouvait guère que balbutier ses réponses à leurs questions comme un enfant. Il n’irait point frapper à la porte de Detroyes. Les jeunes filles qui écrivaient des vers lui étaient prétextes à d’indicibles nostalgies d’une existence qu’il ne pourrait jamais vivre puisque Jeanne était là. Nul ami ne lui tendait la main, nul sauveur la perche. Même imprimés ses vers n’avaient eu aucun écho. L’amertume de tomber d’un sommet d’où l’on voyait le monde à ses pieds, où l’on s’est cru transporté comme un autre dieu, il la connaissait.

Il ne lui venait pas à l’idée de se confier à Jeanne en ces moments de détresse. Qu’y eût-elle compris ? Elle était toujours la même petite femme ordonnée, affairée, ayant le souci de faire marcher ce qu’elle appelait « sa maison ». Elle répétait :