D’autres événements de plus d’importance encore n’allaient pas manquer de se produire. Il recommençait à se bercer de chimères. On ne pouvait plus guère tarder de reconnaître son talent. Il ne savait quel homme infiniment riche allait lui écrire, peut-être même frapper à sa porte le soir pour lui dire :
— Vous êtes pauvre, mon ami ? Me voici.
Il suivait des rues, le front haut, sûr de lui-même tant qu’il était seul, semblant mettre au défi les gens qu’il coudoyait et qui ne se faisaient toujours pas faute de le bousculer. Il avait l’air de leur dire :
— Prenez garde à ce que vous racontez en passant près de moi, aux gestes que vous faites. Il suffit que j’écrive une satire vengeresse pour qu’éternellement vous restiez couverts de ridicule.
Pour se distinguer de ceux que dans son dédain d’artiste il appelait, lui aussi les bourgeois, il laissa croître ses cheveux ; Jeanne trouvait cela ridicule. Elle n’alla point jusqu’à les lui couper pendant son sommeil.
Les jours cependant passaient. Le soir quand il rentrait il n’y avait rien pour lui chez le concierge ; personne ne venait frapper à sa porte. Mais il ne perdait point sa belle confiance.
La réalité c’étaient les heures de présence et de travail au bureau. Jeanne ne s’y ennuyait point. Elle aimait les après-midi d’hiver dans une salle surchauffée, tous les becs de gaz allumés, les papotages, les discussions, les rires étouffés, les coups de règle de la « cheffesse » qui criait :
— Voyons mesdames, un peu de silence s’il vous plaît !
Le soir en dînant elle lui racontait par le menu tout ce qu’elle avait entendu et vu, dit et fait. Il l’écoutait sans l’interrompre autrement que par un geste, un « oh ! » de stupéfaction, un « ah ? » interrogatif. Elle n’en demandait pas davantage. Tous les soirs ils se retrouvaient face à face à la même table tandis que de plus en plus leurs âmes s’éloignaient l’une de l’autre. Leur vie était monotone, dure. Mais Jeanne répétait :
— Dans dix ans d’ici tu gagneras deux cents francs par mois et moi cent. Avec les économies que nous aurons faites nous ne serons pas malheureux.