Elle avait beaucoup d’estime pour Ternant qu’elle était heureuse d’enfin rencontrer : un travailleur qui ne perdait pas son temps à écrire des vers. Sa vie était parfaitement ordonnée. Il n’allait jamais au café, jamais au théâtre, ne fumait pas.
— Avec l’argent que chaque année nous plaçons, dit-il, et la retraite à laquelle j’aurai droit, nous vivrons tranquilles à la campagne.
Jeanne regarda Vaneau comme pour lui dire :
— Tu entends, hein ? Tu ne pourrais pas en faire autant, toi.
Mais elle ne put se retenir de complimenter indirectement et à haute voix Ternant :
— Ce n’est pas comme Louis qui ne pense à rentrer à la maison que pour écrire des poésies. Et qu’est-ce que ça lui rapporte !
Vaneau rougit comme un enfant dont sa mère en public dénonce les défauts avec l’espoir qu’il s’en corrigera. Mme Ternant regardait devant elle dans le vague. Ses yeux rencontrèrent ceux de Vaneau qui tressaillit et dont le cœur se mit à battre. Quand elle servit le café elle se pencha sur lui jusqu’à le frôler. S’il ne se sentait point de sympathie pour Ternant elle il l’aimait déjà d’un violent amour. Mais où pourrait-il jamais la rencontrer seule ? La vie tout de suite se dressait devant son désir qui se cabrait pour bondir par-dessus les obstacles, mais peut-être en vain cette fois encore.
Ils avaient un piano. Elle joua quelques morceaux faciles. Vaneau fut heureux de savoir un peu de musique : il se tenait près d’elle, se penchant à son tour afin de tourner les feuillets. Elle n’en paraissait pas troublée et n’en faisait ni plus ni moins de fausses notes.
Il commença par rôder le soir dans les rues qu’elle pouvait suivre pour rentrer chez elle. Il retrouva l’attendant à d’autres carrefours à d’autres tournants de rues les émotions qu’il avait eues autrefois à guetter Lucie. Elle sortait en même temps que Jeanne à six heures précises mais ne se pressait point comme elle. Il crut l’apercevoir sur les boulevards mais elle disparut dans la foule. Il se demandait :
— Si je la rencontre que lui dirai-je ? l’aurai l’air ridicule selon mon habitude. Et que faire ? Je n’ai pas d’argent à moi. Jeanne me donne vingt sous par vingt sous et il ne faut pas que je lui en redemande trop souvent.