Il résistait, ne voulant pas que l’on pût dire qu’il fût devenu un rond-de-cuir exemplaire. Il se refusait à ressembler à Dominique. En secret il continuait à se frapper le cœur ; aucune source vive n’en jaillissait.

Ses parents, il n’était pas retourné les voir. Il attendait avec impatience ses deux semaines de congé annuel pour faire ce qu’il appelait « ses démarches ». Elles consistaient à monter des escaliers, à attendre dans une antichambre de journal pendant une heure pour voir un monsieur qui poliment lui disait entre deux portes :

— Ce que vous m’apportez ne nous convient pas. Croyez bien que je le regrette.

Ou encore :

— Nous sommes si encombrés qu’il serait préférable pour vous d’essayer ailleurs.

Mais ailleurs aussi on était encombré.

Il voyait des jeunes gens de son âge qui, correctement vêtus, une fleur à la boutonnière, entraient en frappant du talon, apportant des articles que quelques jours après non sans amertume il lirait imprimés. Ils n’avaient eu que la peine de naître ; tout de suite l’avenir s’était ouvert devant eux comme une belle avenue qui semble là-bas se rétrécir mais s’élargit à mesure que l’on avance et qui se peuple de claqueurs dont les applaudissements intéressés ou tarifés flattent pourtant l’oreille. Pour eux la vie ne pouvait être qu’une succession de triomphes : elle n’était pour lui qu’une succession de défaites. Jeanne quand il rentrait ne l’interrogeait même pas.

Il regardait de loin la mêlée en spectateur qui parfois et malgré lui-même eût été heureux d’être un combattant. Pas une œuvre ne serait restée vivante s’il avait été possible de la jeter en proie aux différents partis qui se heurtaient dans l’arène. Il y avait des corps-à-corps et des luttes à distance. Ils ne mouraient pas tous mais tous étaient atteints. Les invectives sifflaient comme des javelots pour s’enfoncer par delà les groupes dans les statues d’argile, d’airain ou d’argent. Mais chacun ne regardait que devant soi ; personne ne se retournait pour écouter sonner le métal ni pour voir s’effriter la pierre. Et les statues continuaient de se dresser hautaines et, la minute d’après, par miracle intactes ; l’herbe et les fleurs des champs poussaient encore autour de leurs socles et les oiseaux du ciel venaient boire dans leurs mains tendues vers les foules. Ils se disputaient l’héritage, dont chacun prétendait s’établir l’incorruptible gardien, de cadavres à peine refroidis. Grandes âmes à les en croire et pour qui ne les voyait que de loin ; mais si l’on pénétrait en elles on y sentait grouiller la jalousie, la méchanceté, parfois la haine, comme des crapauds et des serpents dans des souterrains de châteaux haut bâtis sur les collines. Le plus noble d’entre tous gravissait la pente de la montagne, fraternellement précédé des ombres de Michel-Ange, de Beethoven et de Tolstoï et donnant la main à Jean-Christophe. Plus il s’éloignait de la plaine et plus nombreuses les flèches partaient de tous les camps ; mais elles n’avaient point la force d’arriver jusqu’à leur but et leur pointe s’émoussait contre les rochers ou s’enfonçait inoffensive dans la bruyère. Vaneau comme les autres le regardait de loin ; si comme eux il ne bandait point son arc contre lui il ne se sentait ni la force ni même le désir de marcher à sa suite. Que ne tâchait-il de se rapprocher de lui ! Chacun portait avec lui son étalon de la dignité de l’artiste, comme dans les bois on se coupe un bâton de houx proportionné à sa taille ; tant pis s’il était trop long, — où trop court, — pour les autres. Les mendiants des salons ricanaient des mendiants des antichambres. Et c’était comme le bruit d’une tempête, comme le bruit d’un vent qui souffle avec impétuosité et qui remplit toute la maison où sont assis les Douze. Mais il n’y en avait pas douze sur qui vinssent se poser les langues de feu.

Son père lui écrivait quelquefois. S’affaiblissant il cessait peu à peu de travailler. Les Lavaud vieillissaient de plus en plus acariâtres. A Grenelle aussi leurs clients s’en allaient les uns après les autres pour ne plus revenir. Il apprit par un journal le suicide de Detroyes désespéré, disait-on, du silence qui se faisait autour de lui. Vaneau le revit rallumant sans cesse son cigare ; un filet de fumée s’en échappait un instant, puis une fois de plus le cigare s’éteignait. La gloire ne durait donc qu’un temps ? Elle n’était que fumée. Cette fumée même on ne pouvait donc pas au gré de ses désirs en respirer de nouveau le parfum ?

Toute la détresse humaine se rassemblait au-dessus de sa tête comme une nuée d’orage. Il arriva que Jeanne fut enceinte.