Il répondit, d’un air qu’elle dut trouver, pensa-t-il ensuite, niais :

— Mais si, madame !

Ce fut tout. Il n’en reprit que de plus belle le soir ses allées et venues, ne pouvant se débarrasser de son désir. Jeanne ne soupçonnant rien parlait toujours de Mme Ternant. Hier elle était allée s’acheter un chapeau au Louvre ; ce soir elles étaient montées ensemble jusqu’à la place Clichy : Vaneau cependant errait dans les environs du Conservatoire. Il désespérait de jamais la rejoindre. Jusqu’au soir où grâce au hasard il la vit descendre d’une voiture et entrer dans un hôtel pendant qu’un jeune homme — gants, monocle et chapeau haut de forme, — payait le cocher. Vaneau n’en mourut point mais il souffrit quelque temps.

Les années passaient l’une après l’autre. C’était toujours la suivante qui devait lui apporter avec la gloire la richesse et la délivrance. Elle viendrait comme la colombe de l’arche annoncer que les temps étaient révolus et tenant une couronne de lauriers. S’il avait pu partir au-devant d’elle, l’obliger à se hâter ! Cependant elle arrivait avec ses trois cent soixante-cinq jours alignés en bon ordre comme des soldats de plomb : les dimanches étaient leurs sergents, les douze mois leurs capitaines. Mais ils se ressemblaient tous.

Des dimanches, il en vécut de sinistres l’hiver. Jeanne préférait rester à la maison. Il n’aurait pas demandé mieux que de sortir mais pour quoi faire ? Il ne se sentait ni le courage ni seulement le désir de recommencer à chercher l’aventure comme autrefois par les rues, sur les quais, dans la cathédrale, au musée. L’après-midi lui paraissait interminable : personne ne venait frapper à leur porte. Dès trois heures la brume envahissait la cour ; des fenêtres s’éclairaient. Aux étages inférieurs ce n’étaient que va-et-vient, que poignées de mains sur les paliers, que : « Vous êtes bien aimables d’être venus nous voir ! », que bruits de pianos. Jeanne ne détestait point cette solitude ; elle cousait, reprisait, tandis que dans sa chambre il se morfondait. En vain essayait-il d’écrire : il le faisait avec de moins en moins de confiance en lui-même. Pourtant il ne consentait pas encore à renoncer. Il venait de terminer un acte en vers dont Jeanne n’avait pas voulu écouter la lecture et qu’il ne savait à quel théâtre déposer ; il avait autant de chances ici que là. N’ayant réussi à se rattacher à aucun groupe il ne connaissait aucun ami qui pût le conseiller utilement. Sans résultat, lorsqu’une simple mention lui eût fait si grand plaisir, il prit part à d’infimes concours littéraires. Mais il ne suffit pas d’être inconnu pour que ce soit un devoir à la foule de vous hisser sur le pavois.

La nécessité le condamnait à des besognes dont la monotonie devenait accablante. Parmi ces hommes dont l’énergie déjà mince s’épuisait à ressasser des potins de bureau, parmi ces hommes aussi cancaniers que des femmes il se rapetissait encore lui qui avait rêvé de monter haut. Les autres vivaient là comme poissons dans l’eau. Ils écrivaient, les coudes largement écartés sur leurs tables comme pour être avec elles en parfaite communion. En été dehors c’était le chaud soleil sur les feuilles roussies des squares, le murmure des jets d’eau tièdes dans les vasques, les passants obligés de marcher habillés de pied en cap, avec d’inutiles faux cols vite trempés de sueur. Ici ils étaient à l’ombre. Chaque après-midi vers trois heures le garçon s’annonçait, porteur d’une cruche pleine d’une boisson presque glacée. Quant aux trains qui sifflaient dans les gares chargés à rompre leurs essieux de voyageurs et de malles, ils ne les entendaient pas : assis chacun sur sa chaise ils ignoraient la fiévreuse attente des départs. Il y avait bien chaque année un peu avant Pâques les mêmes discussions pour établir la date du congé de deux semaines auquel chacun avait droit. Sans doute en parlaient-ils longtemps à l’avance et la veille du départ chacun se montrait-il quelque peu surexcité. Mais aussitôt rentrés ils reprenaient leurs habitudes en même temps que leur veston de travail usé aux coudes. L’image des champs, des bois, des montagnes, de la mer, s’effaçait vite de leur mémoire. Et leur vie n’était complète qu’au bureau. Ils s’y trouvaient heureux en toute saison : « Il y fait frais l’été, disaient-ils, et chaud l’hiver. » Depuis longtemps Dominique lui-même avait cessé de se frapper le cœur.

Ils arrivaient difficilement à joindre les deux bouts. Jeanne devenait insupportable et ce n’était point sa faute. Courageuse, elle consentait à travailler, mais elle eût été heureuse de pouvoir économiser un peu pour une maladie, pour un accident ou simplement pour la vieillesse. Il n’y fallait pas songer. Les discussions se multipliaient. Elle lui répétait :

— Voyons ! Au lieu de perdre ton temps est-ce que tu ne ferais pas mieux de chercher des écritures supplémentaires ? Regarde donc les Ternant !

Ils ne les voyaient plus depuis quelques années. Grâce à ses relations Mme Ternant avait trouvé dans une maison de banque qui venait de se fonder une place plus avantageuse : cent soixante-quinze francs par mois. Pour Jeanne qui en gagnait la moitié c’eût été le rêve. Mais avec un mari comme le sien qui ne connaissait personne inutile d’y songer.

— Ou bien, disait-elle, reste au bureau après les autres. Cela te fera bien noter. A la fin de l’année tu auras une augmentation de deux cents francs.