Il le regardait à jamais immobile, un crucifix sur la poitrine. C’était la fin d’une vie dont chaque jour avait été rempli par le travail et qui s’était étendue tout le long de quarante années de résignation.
— On avait parlé de le mettre dans le cercueil hier soir. Je n’ai pas voulu, pour que tu le voies encore une fois. Il parlait souvent de toi, les derniers temps surtout. Il s’inquiétait. Il aurait voulu que tu viennes nous voir une fois par an mais il disait tout de suite : C’est ces voyages qui coûtent cher !
Deux hommes vinrent avec le cercueil ouvert qu’ils posèrent près du lit. Ils égalisèrent le son qu’ils remuaient avec leurs mains. Vaneau machinalement les regardait faire. Ils n’étaient pas émus. Ils avaient l’habitude de ce travail ; c’était leur vie. Puis ils le soulevèrent dans son linceul chacun par une extrémité. La toile ne céda point. Solide elle sortait de la vieille armoire où le linge n’est jamais plié avant d’avoir été soigneusement visité. Quand on l’eut mis dans le cercueil Vaneau se pencha encore sur lui pour l’embrasser sur le front. Ses larmes jaillirent de nouveau.
Le cercueil fut posé sur deux tréteaux. Il fallut enlever la table ronde autour de laquelle des années auparavant ils avaient été réunis tous les trois pour les veillées d’hiver. Le rôle de la table était fini : on aurait pu l’emporter elle aussi au cimetière. On le recouvrit du drap noir semé de grosses larmes d’argent et partagé par une croix en étoffe blanche. A la tête et aux pieds on alluma quatre cierges sur des chandeliers descendus de l’église suivant la coutume, un peu vert-de-grisés.
A neuf heures et demie le glas commença de tinter. Vaneau connaissait les sonneries des cloches de son pays. Elles avaient fait partie de son enfance. Elles ne ressemblaient point aux carillons indifférents toujours les mêmes que l’on entend à Paris. Ici les cloches avaient des voix joyeuses pour un baptême, pour un mariage, lugubres et plaintives pour un enterrement. De vieilles femmes en sabots avec des tabliers et des bonnets noirs arrivaient l’une après l’autre ou par petits groupes. Elles faisaient avec la branche de buis trempée dans le verre d’eau bénite le signe de la croix sur le cercueil puis s’agenouillant disaient une prière pour le mort en remuant les lèvres : elles ne pouvaient pas prier autrement. Des hommes entraient vêtus de paletots noirs qui n’avaient pas coûté cher mais qu’ils mettaient le moins souvent possible de peur de les user trop vite ; on les devinait mal à leur aise dans les souliers qu’ils avaient dû chausser aujourd’hui : ils aimaient mieux leurs sabots. Ils prenaient la branche de buis étonnés de la sentir légère à leurs mains, eux qui d’habitude soulevaient des fardeaux et ne trouvaient lourdes ni la pioche, ni la cognée, ni la bêche. Puis ils se retiraient un peu, gênés de leurs bras inoccupés qu’ils croisaient. Ils l’avaient connu. Pour le suivre à l’église, au cimetière, ils perdaient une demi-journée. Ils ne le regrettaient pas sachant que leur tour viendrait.
Vaneau se tenait près de la cheminée avec son pardessus, ses manchettes, son faux col, ses bottines, parmi ces hommes et ces femmes. Il étouffait. Par instants il fermait les yeux comme pour regarder au dedans de lui-même. C’était ici dans cette même pièce où il y avait aujourd’hui beaucoup de monde qu’il avait comme les autres dans des maisons semblables appris ses leçons, fait ses devoirs, joué quand dehors il faisait mauvais. Aujourd’hui dans son cœur il parlait à son père. Il disait :
— Tu aurais mieux fait de me garder près de toi. Si j’étais resté ici peut-être ne serais-tu pas mort ? Je ne te reproche rien. Repose en paix.
Enfin le clergé arriva. Les enfants de chœur avaient des soutanes noires. Quand l’officiant récita les prières le cortège se mit en marche.
Les quatre porteurs du cercueil avançaient, le buste rejeté en arrière, enfonçant leurs talons dans la terre du chemin. Vaneau donnait le bras à sa mère ou plutôt c’était elle qui s’appuyait sur lui. Elle pleurait toujours. Elle avait vécu avec lui quarante années durant sans qu’un seul jour les eût séparés. Ils avaient réuni leurs efforts pour entrer dans la vieillesse avec un peu de tranquillité. Jamais elle n’avait dépensé d’argent pour sa toilette ; jamais même pendant les hivers les plus rudes elle n’avait donné son linge à laver ; jamais elle n’était allée aux fêtes des environs comme on le voit faire à certaines femmes qui mènent leurs maris par le bout du nez. Elle n’avait jamais dépensé un sou qu’à bon escient. Peut-être avaient-ils pensé que leur fils grâce à l’instruction qu’au prix de combien de sacrifices ils lui faisaient donner leur viendrait en aide et qu’ils pourraient grâce à lui se reposer au coin du feu. Elle l’avait soigné tout le temps de sa maladie parce qu’il n’était pas possible qu’il mourût. Aujourd’hui elle marchait derrière son cercueil. Vaneau serrait les mâchoires.
L’officiant et le chantre psalmodiaient lentement le Miserere. La montée était dure. Les porteurs à mi-côte s’arrêtèrent pour souffler. Le vent passait dans les sapins, sur les tilleuls, roulant et déroulant la brume. On repartit. L’officiant chantait :