— Ecce enim veritatem dilexisti ; incerta et occulta sapientiæ tuæ manifestasti mihi.
Alors Vaneau vit clair. Il se dit à lui-même :
— Je suis de ceux pour qui la résignation est un devoir, qui doivent accepter la vie telle que le destin la leur a faite. Ces conseils d’accroissement, de développement, mais ils ne sont bons que pour les riches, que pour les forts ! Je ne veux plus me plaindre ni me décourager ; mais je cesserai de vouloir atteindre des sommets où je ne puis prétendre. Je suis ce qu’il m’a fait, ce que, venant de lui, je ne pouvais pas ne pas être. Certainement il était fier parce que j’apprenais à l’école des frères tout ce que je voulais, mais ne m’a-t-il pas toujours conseillé ensuite de me contenter de ma situation ? S’est-il jamais insurgé ? A-t-il jamais essayé de monter plus haut ? J’entends bien que l’on me parlera de négation de l’effort. Mais non. Il n’a pas été question pour lui de lutte mais de travail. Il n’a pas voulu se mesurer avec d’autres mais avec lui-même, avec sa force pour la connaître et l’employer tout entière.
On entrait dans l’église. Elle était froide, sombre. On avait tendu le chœur d’une draperie noire. Autour du cercueil exhaussé sur le catafalque on disposa de grands chandeliers peints en noir. La mort était là. Des chants lugubres passèrent lentement au-dessus des têtes comme des chauves-souris qui sortent des molles ténèbres. Dehors le ciel devenait plus noir encore comme s’il eût pris le deuil. Malgré les cierges l’église se remplit d’ombre. La messe commença. Montant des abîmes du moyen-âge, alors que les peuples sentaient passer sur leurs têtes le souffle des grandes calamités et que le ciel était sinistre au-dessus des cathédrales inachevées, le Dies iræ fit sonner ses rimes triples.
Inconsciemment Vaneau s’agenouillait, se levait, s’asseyait. Il poursuivait sa pensée ne voulant point la laisser qu’il ne l’eût épuisée. Il se disait :
— Ces efforts, inutiles puisqu’ils dépassent mes forces, ces désirs de gloire, j’en ai assez. La gloire ! Être connu ! Ils discuteront sur la réalité du monde, mais pas un instant ils ne douteront de la réalité de leur propre gloire. Le monde s’éteindra avec eux puisqu’il finira pour eux à la minute précise de leur mort ; mais leur gloire leur survivra. Pourtant qu’en sauront-ils ? Et qu’ils viennent ici ! Qu’ils traversent les bourgs et les villages de France ! Ils n’y seront point précédés par leur réputation. Leur auréole de cuivre reste accrochée aux portes de Paris. Cinq cents, dix mille, deux cent mille lecteurs les connaissent, mais des millions d’hommes les ignoreront à jamais. Le bûcheron qui sa journée finie chante dans une auberge et que dix mains calleuses applaudissent, a lui aussi ses minutes de gloire.
Le chœur chantait :
— Dies magna, et amara valde.
Vaneau continuait :
— Je n’ai rien en moi.