Il avait beau médire de la gloire : il lui en coûtait de se faire cet aveu. Sur son père et sur lui-même il versa quelques larmes qu’il essuya d’un revers de main.
— Cela non plus je ne te le reproche point. Nous ne sommes point responsables de ce que nous sommes. Un homme de génie n’a pas à s’enorgueillir du poids de son cerveau. Mais nous avons tort de ne pas nous connaître, de ne pas savoir nous dire : Tu n’iras pas plus loin, mais tu peux et tu dois aller jusque-là. Je ne veux pour moi ni de leur arrogance ni de leur orgueil illimité. Qu’ils se paient l’illusion de réchauffer l’univers sur leur sein puisqu’ils ne doivent jamais douter de la réalité de leur rêve. Que, me mesurant avec l’étalon dont ils se servent pour eux-mêmes, ils me jugent trop petit : libre à eux ! Je ne suis ni moindre ni trop grand : je suis autre. Ici j’aurais été dans mon milieu. Près de ces bois et de ces champs dans une maison où la place n’est pas mesurée j’aurais mené une vie calme, pareille à la tienne. La grandeur n’est pas toujours dans le tumulte ni la force dans le jeu perpétuel des muscles. Je n’aurais pas dû aller à Paris. Tu ne m’as point retenu : peut-être si tu l’avais fait me serais-je révolté ? Peut-être aussi parce qu’autrefois j’étais le premier à l’école croyais-tu que là-bas la fortune me sourirait ? Hélas ! Je n’ai pas de doctrine nouvelle à annoncer, pas de gestes à faire sur les foules. Je ne peux m’engager à les tirer du désert pour les conduire à l’entrée de la Terre Promise. Je n’ai plus que mon métier. Je ne prendrai plus la plume que pour être un bon employé, comme tu n’as jamais pris tes outils que pour être un bon ouvrier. Ton exemple me servira de leçon. C’est le seul héritage que tu me laisses. Je pourrais le refuser : je l’accepte aujourd’hui. Je n’ai pas compris Jeanne : c’est elle qui avait raison.
Le clergé en tête on sortit de l’église pour se rendre au cimetière. En passant les porteurs accrochaient les chaises de chaque côté de la nef : elles se renversaient les unes sur les autres. Les cloches sonnaient le glas. Le cercueil fut posé près de la fosse comme il l’avait été près du lit.
Suivant le rite le prêtre l’aspergea encore d’eau bénite puis l’encensa. Quand la dernière minute fut venue, on le descendit dans la terre avec deux grosses cordes que quatre hommes laissaient glisser dans leurs mains, lentement, de façon à ce qu’il reposât d’un seul coup, pour toujours.
FIN
ACHEVÉ D’IMPRIMER
le trente et un janvier mil neuf cent quatorze
PAR
E. ARRAULT ET Cie
A TOURS
pour
BERNARD GRASSET