— On n’avait pas tous ces tas de boutiques-là pour acheter des denrées. On faisait cuire son pain, chacun chez soi. On ne mangeait pas de la viande une fois par an.

— Qu’est-ce que vous mangiez, alors, monsieur Chuchot ?

— Des pommes de terre, des pois, du lard. Mais au jour d’aujourd’hui, c’est plus du tout pareil. De mon temps, est-ce qu’on connaissait le savon ? Ça doit être une drôle de nourriture, ça !

II

Chuchot agonisant presque, il fallut bien le transporter à l’hospice. Il promenait sur le drap blanc ses grosses mains velues, comme quelqu’un qui n’en a plus pour longtemps à vivre. Mais il était solide ; il ne perdait pas le nord ; il s’étonnait seulement de coucher, pour la première fois de sa vie, dans un vrai lit. Thierry, le menuisier, averti, rabotait grossièrement les planches du cercueil. Il disait :

— C’est un paletot pour Chuchot. Pas besoin que ça soit luxueux.

Il fallait tout de même les dimensions. Il les avait d’ailleurs. Chuchot était petit, mais bossu. Les deux planches latérales devaient donc gagner en hauteur ce qu’elles perdaient en longueur. Quand le cercueil fut fini, qu’il ne resta plus à faire que le couvercle, on ne put s’y méprendre : le bois blanc disait avec éloquence qu’il ne s’agissait pas d’un gros riche ventripotent, mais les pauvres étant maigres, il fallait que le mort fût bossu. Un gamin qui entra dans la boutique dit tout de suite :

— C’est le cercueil de Chuchot que vous faites là.

Certainement, c’était le cercueil de Chuchot. Mais quand Chuchot se fut habitué à la blancheur du drap, il cessa d’y promener ses mains, et ses yeux sous les cils touffus luirent comme deux petites flammes sous des buissons. Il grogna :

— Une drôle d’idée de m’avoir amené là-dedans. On veut donc me tuer ?