— Dans toute la commune, j’en connais pas un qui puisse en casser autant que moi dans une journée, pas plus le Jean Coutarnoux que le Madeleinat, ni que le Sacquet.
C’était là son orgueil, et à peu près son unique sujet de conversation. Il ne voyait pas au-delà de sa commune.
Les casseurs de pierres ne devraient pas vieillir. Ils ont besoin d’avoir toujours la main sûre, l’œil net. Or, après ses yeux, les bras du père Lunettes se fatiguèrent. Il n’en travaillait que davantage, ne levant même plus la tête quand une charrette passait.
Il fut bien obligé de la lever, le matin où il sentit que quelqu’un — qu’il n’avait ni vu ni entendu venir, — lui frappait sur l’épaule. C’était le chef cantonnier en personne. Le père Lunettes avait le respect des autorités. Il toucha la visière de sa casquette.
— Père Lunettes, lui dit le chef cantonnier, ça ne va plus, plus du tout. Tu casses de plus en plus mal tes cailloux.
Le chef cantonnier n’y allait point par trente-six chemins. On n’a pas besoin de se gêner avec les misérables. Et, lui qui n’avait pas tout-à-fait quarante ans, il tutoyait ce vieux qui entrait dans sa soixante-dix-neuvième année.
Le père Lunettes, qui tremblait déjà beaucoup lorsqu’il était au repos, laissa, de saisissement, tomber sa masse.
— Moi !… mon bon Monsieur ! dit-il… Moi !… Mal casser les cailloux !… Mais… c’est pas possible !… J’en crains pas un… dans la commune… pas plus le Jean Coutarnoux que…
Mais le chef cantonnier, qui connaissait la suite, l’arrêta :
— Ça, c’est des histoires du vieux temps, père Lunettes. Aujourd’hui, ça a changé… Tiens ! Regarde-moi ça !…