Il se baissa, prit deux gros cailloux que le vieux avait rangés dans le tas comme s’ils eussent été cassés. Il y en avait d’autres. Au fond, ce n’était pas très important, mais le chef cantonnier connaissait quelqu’un qui ambitionnait la « place » du père Lunettes. On n’y gagnait pas grand’chose, mais c’était fixe d’un bout à l’autre de l’année. Et puis, il faut que les vieux s’en aillent : c’est la loi. Que ne meurent-ils plus tôt !

Le chef cantonnier lui mit les deux cailloux sous les yeux.

— Qu’est-ce que tu en dis ? demanda-t-il.

Le vieux, comme un gamin pris en défaut, ne sut que répondre, balbutia des syllabes sans suite.

— On ne peut pas toujours travailler, continua le chef cantonnier. Faut se reposer. Je sais bien que tu n’es pas riche, tant s’en faut, mais la commune ne te laissera pas mourir de faim.

Le vieux ne répondit rien. S’il avait eu l’habitude de pleurer, nul doute que ses yeux ne se fussent mouillés de larmes. Eût-il même pleuré, qu’on n’eût pas pu s’en apercevoir, à cause de ses deux paires de lunettes.

— Allons ! Finis ta journée, puisqu’elle est commencée. Mais, demain, ça ne sera pas la peine de revenir.

Et le chef cantonnier s’en alla.

A midi, le vieux ne mangea pas. Il avait pourtant apporté, comme d’habitude, son pain et son fromage dans le sac de toile bise qu’il avait accroché à une branche d’arbre, mais il n’y toucha pas. Les bouchées n’auraient pas pu passer. Il rumina, jusqu’à la nuit, la même idée :

— A présent que me voilà vieux, je ne suis plus bon à rien. On ne veut plus de moi. Qu’est-ce que je vais devenir ?