Mais, presque toujours, elle revient aussi chargée qu’avant de partir. Elle cahote douloureusement dans les ornières, tirée par le gamin, poussée par le père qui, toujours de bonne humeur, chantonne. On ne peut pas se faire quotidiennement des cinq sous de bénéfice net. Marius le sait. Il n’oserait pas tant en demander.
Mais il ménageait à la ville une surprise.
Le jour de Noël, pendant la grand’messe, il a installé devant sa porte une table couverte de bonshommes, d’oiseaux, de paniers, de pipes minuscules en sucre rouge. Il les a achetés en gros, et sans trop se flatter, parce que c’est jour de grande fête, il pense bien tout revendre au détail. Cela fera quinze sous de gagnés, et ils pourront eux aussi fêter Noël à leur façon. Pour sortir la table il a fallu poser dans un coin, faute de buffet, les casseroles, les assiettes, les verres. Et voici que, la messe finie, on descend de l’église. Des enfants regardent les friandises. Le petit homme, debout derrière la table, leur sourit, mais les mamans ne regardent ni ne s’arrêtent. Elles doivent être pressées. Le défilé continue. Une petite s’est échappée : elle est venue voir de près les beaux oiseaux rouges. Il en prend plusieurs et lui demande :
— Lesquels veux-tu ?
Mais tous ! Seulement elle n’a pas d’argent, et sa mère lui crie :
— Voyons, vas-tu venir ?
Madame, vous n’avez pas regardé le petit homme. Vous n’avez pas vu, épiant derrière les carreaux, les quatre enfants qui se demandent si leur père va vendre quelque chose.
Maintenant il n’y a plus à descendre que les vieux. Le petit homme n’a encore rien vendu : pourtant il espère toujours. La table n’est-elle pas propre ? Ne l’a-t-il pas soigneusement lavée hier ? Est-ce parce qu’il n’a pu, n’en ayant pas, la recouvrir d’une nappe ? Mais la neige qui tombe, — il souffle de temps en temps sur ses oiseaux, sur ses bonshommes comme pour leur donner une âme, — n’a-t-elle pas formé, sur la pauvre table, une nappe d’une blancheur éclatante ?
LE TIERCELET
Ainsi, vous voilà revenu dans nos bois ? Ça fait longtemps qu’on ne vous avait vu : depuis l’an dernier, à pareille époque. Assoyez-vous donc. Je n’ai pas de chaise à vous offrir, mais vous savez bien ce que c’est que des charbonniers. S’il fallait traîner tout un mobilier avec soi, ça ne serait pas Dieu possible. Je n’ai rien que ces deux bûches-là comme sièges ; quand il fait beau temps, comme aujourd’hui, on les sort devant la porte de la cabane. Vous prenez justement celle qui a une tache de sang. Attendez un peu. Je vais enlever la poussière. Nous, nos culottes, ça ne craint rien. Ces bûches-là, ce n’est pas l’hiver dernier qu’on les a sorties dehors. Figurez-vous que la neige est restée plus de trois mois sans fondre et qu’on était là, le Colet et puis moi, comme qui dirait bloqués. Mais on en a bien l’habitude, et ça ne nous fait pas peur. On était même un peu plus haut qu’ici, droit vers l’Étang des Merles, et je vous réponds qu’on était rudement bien placés pour sentir le vent, et un vent pas chaud, ah ! mais non, qui venait de Brassy. Alors, aussitôt la nuit, on s’enfermait tous les deux, le Colet et puis moi ; le poêle ronflait, que c’était réjouissant de l’entendre, et on jouait aux cartes une fois la soupe mangée. On jouait aux cartes en buvant du vin chaud, des fois jusqu’à minuit. Car on avait du vin. Toutes les deux semaines, le Pierre Bourdier venait de Lormes avec son chariot et ses bœufs. Ça n’était pas drôle pour lui, parce que ses bœufs avaient de la neige jusqu’aux naseaux, mais ils se tiraient toujours d’affaire. D’ailleurs, vous savez bien aussi ce que c’est que les bœufs. Le Pierre Bourdier nous amenait du pain, du vin, de l’huile et des pommes de terre. Avec ça, il n’y avait pas un roi plus heureux que nous. Le dimanche, quand on entendait un peu les cloches sonner à l’église de Lormes, on était joyeux sans savoir pourquoi. On faisait un brin de toilette dans la neige, et toute la journée, pour se reposer, on jouait aux cartes. Et puis, on faisait de la meilleure cuisine qu’en semaine. Car j’ai oublié de vous dire que le Pierre Bourdier nous amenait aussi de la viande et du lard. Sauf votre respect, on vivait là comme des ours.