Et puis, la neige a fondu. Nous, ça ne nous fait ni chaud, ni froid. Été comme hiver, on s’occupe du charbon. En voilà encore dix meules autour de nous, mais c’est la fin. Après, on descendra du côté du Villard.
Quand la neige a été partie, les oiseaux sont arrivés, à commencer par les merles. Ce n’est pas à dire que, l’hiver, on n’en voyait pas du tout, mais à la fonte des neiges, on en voit bien plus. Et des oiseaux qui chantent, que c’est aussi réjouissant de les écouter sur les arbres que d’entendre le poêle dans la cabane ! C’est le quatorze avril — allez ! je n’ai pas oublié la date ! — que j’ai trouvé un nid de « rôts ». Lès gens des villes appellent ça des autours, à ce que je crois, mais, vous qui êtes d’ici, vous savez ce que c’est que des « rôts ». Cinq petits qu’il y avait dedans ! « Si on les prenait pour les apprivoiser ? », que j’ai dit au Colet. Je pensais bien qu’il ne dirait pas non. Parce que c’est moi qui dirige tout ici, et qu’il fait ce que je veux. Il n’a pas dit non. Et j’ai apporté les cinq petits « rôts » dans notre cabane. C’est le père et la mère qui n’étaient pas contents et qui auraient bien voulu nous défigurer ! Mais les charbonniers, ça n’est pas comme les poules des basses-cours : ça ne craint pas les « rôts ». Les petits ont vite grandi. Je m’attachais à eux, le Colet aussi. Ils étaient doux comme des gros pigeons, et ils ressemblaient à des pigeons, pour quelqu’un qui n’aurait pas su.
Et voilà-t-il pas qu’un peu de temps après — c’était par là vers le quinze mai, — le père Taupin, que vous connaissez bien aussi, est venu faire du bois à l’Étang des Merles avec sa voiture à âne. On a commencé par causer de choses et d’autres. Mais j’ai oublié de vous dire que les cinq petits « rôts » nous donnaient du tracas. On leur avait fait une belle cage, mais elle était trop petite, à mesure qu’ils grandissaient. Et puis, toujours leur donner à manger, ça finissait par nous être à charge. « Qu’est-ce que c’est donc que ces pigeons-là ? », que m’a demandé le père Taupin. Tout de suite, j’ai eu l’idée de lui faire une farce. « Des pigeons…? » qu’a répondu le Colet, qui n’est pas malin pour deux sous. Mais je l’ai arrêté. « Des pigeons ramiers qu’on a pris dans le bois ! », que j’ai dit au père Taupin. « Ils sont joliment beaux, mais, comme on n’y tient pas, on va t’en donner quatre, si tu veux. Nous, avec un, pour nous tenir compagnie, on en a bien assez. » Vous pensez que Taupin n’a pas demandé mieux. « C’est la bourgeoise qui va faire un bon plat ! » qu’il a dit. Il s’en pourléchait déjà les babines. Moi, je me tenais, pour ne pas rire. Ah ! si j’avais su ! Il a emporté les quatre qu’on lui a donnés. On avait gardé le plus joli, un tiercelet qui s’était apprivoisé mieux que les autres, je n’ai jamais su pourquoi, et qui venait avec nous quand ça lui disait. C’était une vraie société pour nous. Il nous regardait manger la soupe. Il faut dire aussi qu’on lui avait rogné les ailes et qu’on le surveillait de près. Mais on n’aurait pas voulu le rendre malheureux, comme font les gens des villes pour des bêtes qui aimeraient bien mieux vivre dans les bois. Avec nous, il était pour ainsi dire chez lui et il n’avait pas besoin de chercher sa vie. Je ne dis pas qu’il n’y pensait pas. Est-ce qu’on sait jamais, avec les bêtes ?
En attendant, je voyais la figure de Taupin et de sa grande bringue de femme, vous savez bien ? l’ancienne servante de Mme Desmergers. Si c’est pas malheureux, un vieux de soixante-huit ans qui va se marier avec une fille de vingt-deux ! Je me dis souvent que les hommes sont plus bêtes que les bêtes. Et plus méchants aussi, vous allez voir. Je voyais leur figure. Parce que, les « rôts », ce n’est guère bon à manger. J’aurais mieux fait de leur donner la volée que d’en faire cadeau à Taupin. Car voici ce qui est arrivé. Vingt jours après, comme on était en train de préparer une meule, le Colet et puis moi, Taupin est venu exprès de Lormes, en sournois. Notre tiercelet était resté devant la cabane. Ah ! tenez ! c’est juste sur cette bûche-là que vous êtes assis ! Taupin a pris notre tiercelet et, avec la serpe qui traîne là, devant vous, il lui a coupé le cou, comme à un canard, pour se venger. Quand nous sommes revenus, le Colet a dit : « On nous l’a tué ! » Moi, je n’aurais même pas pu en dire si long. Je me suis tout de suite douté que c’était Taupin, mais je ne l’ai su qu’après, par le Pierre Bourdier : Taupin et sa grande bringue de femme avaient été malades d’avoir mangé nos « rôts ». Certainement, je n’avais pas besoin de lui faire cette farce-là, mais est-ce qu’il n’aurait pas dû voir, aussi, que ça n’était pas des pigeons ramiers ? Qu’il ne revienne pas faire du bois par ici ! Autrement… Quant à notre tiercelet, on l’a enterré là, au pied du grand foyard que vous voyez. Je veille à ce que les bêtes des bois ne le déterrent pas. J’ai même planté dessus une petite croix, mais, d’ici, l’herbe la cache. Venez voir. C’est grand dommage que vous ne l’ayez pas connu vivant !…
LA BOITE DE DRAGÉES
Oui, madame, je vous remercie. Notre garçon, notre bru, le bébé, tout le monde va bien. Mais attendez donc un peu que je vous raconte l’histoire. Vous vous rappelez bien, quand il est parti s’établir à Nevers ? On se disait : « Certainement qu’il ne peut pas rester garçon boucher toute sa vie ; et puis, ici, c’est un pays de misère où tout le monde a du mal à joindre les deux bouts, mais est-ce qu’il n’aurait pas mieux fait d’apprendre à travailler la terre et de rester avec nous ? » C’est encore ce qu’il y a de moins hasardeux. Le commerce, ça ne vaut plus grand chose nulle part. Seulement, être boucher, il avait ça dans le sang. Il est donc parti à Nevers, où il a trouvé une femme à son goût. Moi j’aurais mieux aimé… oui… vous savez… Enfin, qu’est-ce que vous voulez !… Il nous avait écrit d’aller à sa noce ; mais on tient si peu, le Jean et moi, à voyager, que nous sommes restés ici. Il faut dire pourtant qu’à cette époque-là le Jean toussait à se crever la poitrine. Et puis, c’est tout de suite la dépense que ça nous aurait fait : autant dire une pièce de quinze francs. Mais, le mois dernier, — ça fait juste deux semaines aujourd’hui, — voici qu’il nous écrit que sa femme venait d’avoir un bébé, qu’on allait le baptiser le dimanche de la Pentecôte, et qu’il comptait sur nous, pour le temps que nous pourrions rester. Je me rappelle même, tellement j’ai lu sa lettre de fois, qu’il disait : « Ma femme joint ses prières aux miennes pour vous prier de venir. » Ah ! dame, c’est qu’il sait écrire. Il a eu son certificat d’études à l’âge de onze ans et demi, et vous pouvez m’en croire que ça ne lui nuit pas pour son commerce, dans une ville comme Nevers. Et puis, il avait ajouté aussi : « Quant à vos frais, ne vous en occupez pas. On vous remboursera votre voyage ». « Qu’est-ce que t’en penses ? » que j’ai demandé au Jean. Lui, ça ne le tentait guère. Vous le connaissez. Pourvu qu’il soit couché de bonne heure, il est content. Moi aussi. Mais, enfin, des fois il faut tout de même se faire violence. Et je vous réponds que je l’ai secoué ! « Voyons, tout de même, que je lui ai dit, on n’a pas été à sa noce ! C’est bien le malheur, si l’on ne va pas au baptême ! Du moment qu’ils nous paient le voyage ! »
On est donc partis samedi matin par le tacot. Oh ! jusqu’à Corbigny on connaissait le pays. Mais une fois là, quand on est descendus du tacot pour monter dans le train, on a été tout ébarlutés. Le Jean n’en revenait pas de voir tant de blé. Et je vous réponds que des trains pareils, ça file un peu plus vite qu’une voiture à âne. Et on a traversé un fameux morceau de terre : le monde est tout de même grand. C’est dans l’après-midi qu’on est arrivés à Nevers. Vous pensez bien que si notre garçon ne nous avait pas attendus à la gare, jamais on n’aurait pu trouver notre chemin. Des tas de rues et des voitures, qu’un peu plus le Jean se faisait écraser ! Heureusement que notre garçon l’a retenu par sa blouse. Ils sont bien installés. Ils ont une belle boucherie dans une rue que je ne peux jamais me rappeler le nom… Rue des Récollets, que vous dites ? Oui, c’est ça : rue des Récollets. C’est que, Nevers, c’est une ville comme il n’y en a pas deux sur terre !
On avait parlé, entre nous, des quinze francs du voyage. Le Jean m’avait dit : Savoir s’ils vont nous les donner tout de suite ? — Tiens ! mais sûrement ! que je lui avais répondu. Mais, tout le temps qu’on a marché pour aller de la gare jusque chez lui, notre garçon ne nous en a point parlé. Il nous demandait si on allait bien, si le blé rendait cette année. Il nous a même demandé de vos nouvelles, madame, et quand je lui ai dit que vous vous portiez toujours bien, je me rappelle qu’il a répondu : Ah ? tant mieux ! Mais des quinze francs, il n’a rien dit. Ensuite nous avons vu notre bru. C’était peut-être elle qui allait nous les donner. Mais elle nous a embrassés, et rien de plus. Je me disais : Ce n’est pas une femme comme ça qu’il fallait à notre garçon. Je pensais que votre Catherine, madame, aurait bien mieux fait son affaire, mais, enfin, du moment que ça ne lui a pas convenu, n’est-ce pas ?…
On a soupé ensemble. Un bon repas, avec rien que de la viande. Puis le Jean voulait se coucher tout de suite. Mais notre garçon s’est mis à rire. Oh ! qu’il a dit, à Nevers, ce n’est pas comme à Lormes ! On se couche tard. Et il nous a menés dans Nevers. Les rues étaient pleines de monde, de soldats. Et toujours ces voitures ! Il nous a fait entrer dans un café, oui, madame, dans un café ! J’en étais honteuse, et je me disais : Tu ferais bien mieux de nous donner nos quinze francs. Dame ! Je n’étais pas de bonne humeur, le Jean non plus. Mais on prenait sur soi, et l’on tâchait de faire pas trop mauvaise figure. Il en a eu pour dix-huit sous et, par dessus le marché, j’ai vu qu’il laissait encore deux sous à l’homme qui nous avait apporté à boire ! Une pièce de vingt sous, c’est vite dépensé dans les grandes villes, allez ! Et savez-vous à quelle heure on s’est couchés ? Devinez un peu !… A dix heures du soir ! J’avais les jambes qui me rentraient dans le corps. Quant au Jean, il n’avait même plus la force de se déshabiller.
Le lendemain, dimanche de la Pentecôte, ça a été un tohu-bohu toute la journée. Le matin, je suis allée à la messe à la cathédrale. Toute la soirée, j’ai été ahurie. Notre garçon avait voulu que son père quitte sa blouse, mais le Jean a refusé. De quoi que j’aurais l’air ? qu’il disait. Alors, notre garçon n’a pas insisté. Quand M. le curé de cette église-là de Nevers, qu’on appelle Saint-Étienne, a versé de l’eau sur la tête du gamin, le gamin s’est mis à crier. C’est tout ce que je sais. Le reste, je l’ai oublié, tellement la tête me fendait ! Mais je pensais toujours aux quinze francs. On ferait peut-être bien de les demander ? que j’avais dit au Jean. Mais lui, vous le connaissez bien, il a toujours peur, et il m’a dit : Tais-toi donc, tiens ! Tu ne sais pas ce que tu racontes ! Entre nous, je crois qu’il était heureux, à ce moment, d’être venu à Nevers. Le soir, on était au moins douze personnes à table. C’est qu’ils en ont, des relations, là-bas ! On a bu à notre santé. On disait : A la santé du grand-père et de la grand’mère ! Oui. Mais tout ça ne nous remboursait pas notre voyage. Alors, voyant que c’était comme ça, j’ai dit que nous allions partir le lendemain matin, c’est-à-dire lundi dernier. Notre garçon, notre bru se sont récriés, et le Jean n’aurait pas demandé mieux que de rester, mais j’ai tenu bon.