Le lundi matin, on était réveillés de bonne heure, et j’ai tout de suite parlé des quinze francs. Ne te tourmente donc pas ! que m’a dit le Jean. C’est qu’ils n’y pensent plus. Vaudra mieux leur écrire une fois que nous serons rentrés. Pour ça, il avait raison. Mais ça n’empêche que, tout le temps que nous sommes restés là, je n’ai guère été aimable pour notre bru. C’est elle qui nous a reconduits à la gare, parce que, le matin, il faut, vous comprenez, que notre garçon s’occupe de sa boucherie. En m’embrassant, elle m’a forcée à prendre une boîte de dragées, que voici là, sur la cheminée. Je pensais : Tu ferais bien mieux de me donner l’argent de notre voyage. Et je lui ai dit : Mais ce n’est pas la peine. On est trop vieux pour manger des dragées ! On n’a plus de dents. Elle a répondu : Prenez toujours ! Les dragées, ça se suce ! Et, en disant ça, elle riait d’un drôle d’air ! Ça m’a donné une idée. Mais le train allait partir. Aussitôt assise, j’ai coupé la ficelle, une belle ficelle dorée, mais j’avais trop hâte de voir ; j’ai ouvert la boîte, madame, et qu’est-ce que je vois au milieu ? Une pièce de vingt francs. Oui ! vingt francs ! Le train partait. Je me suis mise à la portière. Notre bru était encore là, mais trop loin. J’aurais voulu descendre pour l’embrasser bien des fois, mais il était trop tard. Alors, je me suis mise à pleurer, comme une bête… Tenez, madame, prenez donc une de leurs dragées de ce baptême-là : vous n’en trouveriez pas de pareilles ici. Et vous pouvez bien en emporter une pour votre Catherine… L’autre jour, on leur a fait écrire. Et vous pensez qu’au prochain bébé qu’ils auront, on ne se le fera pas dire deux fois.
POITREAU
I
LA BONNE SOUPE
C’était un samedi soir, c’est-à-dire déjà dimanche. Sa journée finie, Poitreau rentrait, d’excellente humeur. Il pensait :
— Demain, je me lèverai à l’heure que je voudrai. Je me raserai tranquillement. Puis j’irai boire l’absinthe chez la mère Camus.
Mais, comme il fallait qu’il passât devant l’auberge, il n’attendit pas jusqu’à demain. Il entra, demanda une absinthe qu’il but sans se presser, en se disant :
— Comme ça, je rentrerai juste pour manger la soupe.
Il lui semblait qu’il allait se jeter sur la soupière, et tout avaler d’un seul coup, tant il se sentait en appétit. Il n’y a rien de tel pour creuser l’estomac, après une journée de travail, qu’une bonne absinthe. Il lui semblait qu’il allait se passer quelque chose d’extraordinaire. Il prit une autre absinthe. La soupe aux choux — avec du lard, — était son régal. Sa femme lui avait dit, à midi :
— Pour ce soir, j’ai envie de faire une soupe aux choux, avec du lard dedans.
Il arriva chez lui, si joyeux qu’il embrassa sa femme, ce qu’il ne faisait plus qu’une fois par an, le matin du premier janvier. Elle en fut étonnée.