— T’es donc saoul, ce soir ? dit-elle. En tout cas, tu sens rudement l’absinthe.
Il répondit en riant :
— Oh ! un verre par-ci par-là, ça ne fait pas de mal !
Poitreau était un homme rangé ; mais comme il gagnait bien sa vie, — en travaillant du matin au soir, il se faisait jusqu’à des trois francs cinquante par jour ! — il ne se refusait pas, de temps à autre, un apéritif. Il posa ses outils, ses sabots, prit ses savates, et se frotta les mains, en signe de satisfaction. La soupière était sur la table : il sentit le bon parfum des choux et du lard. Mais la bourgeoise fut-elle jalouse de le voir si joyeux, ou, plus simplement, était-elle de mauvaise humeur ? Elle continua :
— Et puis, regarde un peu à quelle heure tu rentres ! Il fait nuit depuis longtemps. Il va être sept heures.
— Femme, dit Poitreau, ne te tourmente pas ! Demain, c’est dimanche ! Allons ! A table !
— Commence à manger si tu veux ! dit-elle. Moi, ne te voyant pas, je me suis mise à repasser, et je ne veux pas laisser refroidir mes fers.
Il cessa de rire. Mais il se contenta de répondre :
— C’est bon : on attendra.
Sur la table, la soupe fumait de moins en moins. Elle n’allait pas tarder à être froide. Mais Poitreau voulut voir jusqu’où cela irait. Comme sa femme se servait de la lampe, il aurait fallu qu’il mangeât dans une demi-obscurité. Pour être tout-à-fait heureux, il avait besoin de lumière. Il la regardait, sans avoir l’air de rien. Elle n’en finissait pas. Elle devait le faire exprès. La bonne humeur de Poitreau se dissipait, comme la chaleur de la soupe s’en allait en fumée. Et ces trois évènements se produisirent en même temps : la soupe cessa de fumer, Poitreau vit la vie en noir, la bourgeoise acheva son caraco. Elle dit alors :