Poitreau n’y allait jamais. Il mangea beaucoup, but davantage encore. Il savait aussi que, dans le grand monde, on soupe très tard dans la nuit. Il avait à présent une légère pointe d’ivresse, parce qu’il avait pris deux absinthes. Et, bien qu’il fût resté en savates, qu’il n’eût pas mis son pantalon, il se disait en riant :
— C’est comme les gens riches !… La bourgeoise a eu une fameuse idée de rater sa soupe. J’ai rudement bien mangé.
Et il alla la secouer dans le lit, pour la réveiller.
II
LE VERRE DE VIN
A l’horizon l’air surchauffé tremblait. C’était, au-dessus de la petite ville, la torpeur d’une après-midi de juillet. On avait tout juste le courage d’aller tirer de l’eau fraîche au puits du quartier. Sur les pavés de la grand’rue on n’entendait pas rouler une seule voiture. Les chevaux avaient sans doute besoin de faire la sieste. Mais les hommes devaient avoir, eux, besoin de travailler. Là-bas, dans les champs, on en voyait qui moissonnaient, préparant leur pain à la sueur de leurs fronts. Ils auraient pu s’asseoir à l’ombre des forêts dont les premiers arbres touchaient les derniers épis, mais ils n’en avaient pas le temps. Ici, d’autres bêchaient, sarclaient dans les jardins des quelques bourgeois dont les belles maisons à persiennes étaient l’orgueil de la petite ville.
Poitreau travaillait dans le jardin de M. Leriche, parce que ses moyens ne lui permettaient pas de se reposer. Il avait, sur la tête, un vieux chapeau de joncs tressés ; sa chemise, non boutonnée sur la poitrine, bâillait. S’il n’était pas nu-pieds, c’est qu’il trouvait le bois de ses sabots moins chaud que la terre brûlante. Il ne lui venait pas à l’idée que M. Leriche, à cette heure, faisait la sieste dans sa chambre pleine d’ombre et fraîche. Il ne lui en voulait pas, au contraire ! Il le tenait pour le meilleur bourgeois de la petite ville et du monde entier. Sans doute il y avait les mauvaises langues qui répétaient :
— La Francine de chez M. Leriche ? Mais c’est pas une servante : elle est la maîtresse de la maison !
Cela voulait tout dire. Mais est-ce que M. Leriche n’était pas libre de vivre comme bon lui semblait ? Poitreau, lui, ne savait qu’une chose : toute maîtresse qu’elle fût, Mlle Francine, comme il l’appelait toujours, avait ordre de lui donner, tous les jours où il venait travailler, un grand verre de vin pur, vers quatre heures de l’après-midi. Pour lui, qui ne buvait du vin que le dimanche, et parfois le samedi soir, cela comptait. Il aurait voulu travailler pour M. Leriche les trois cent soixante-cinq jours de l’année ! Du seuil de la cuisine, elle l’appelait ou lui faisait signe. Lorsqu’elle était de bonne humeur, elle venait le chercher. Elle n’était pas toujours exacte, mais il n’attendait pas trop longtemps, jamais jusqu’à cinq heures.
— Poitreau, disait-elle, je crois qu’il y a un verre de vin qui vous attend.
C’était une « gaillarde », comme on disait, à qui les approches de la quarantaine n’avaient pas enlevé deux beaux yeux noirs dans un visage délicat. A part le verre de vin, elle faisait un peu, en effet, ce qu’elle voulait. Elle avait le droit de changer tout-à-coup de sentiments et de le faire supporter aux autres. Certains jours, elle n’adressait même pas la parole à Poitreau, qui ne s’en formalisait pas trop : pour lui, l’essentiel était de tenir son verre de vin. Pourtant, ces jours-là, il le buvait vite, presque d’un seul trait, sans le déguster, et retournait au jardin en s’essuyant, d’un revers de main, la moustache.