Ah ! les baraques splendides ! Cristaux multicolores étagés sur les tourniquets ! Bâtons de sucre de pommes enveloppés de papiers bleus et roses ! Montres luisantes dont les aiguilles ne se rencontreront jamais, petites montres à deux sous qui ne marquent que l’heure inoubliable de l’enfance ! Vincent les regarde, émerveillé. Ils sont pour lui ce qu’il y a au monde de plus beau. Mais il est pauvre. Il ne songe même pas à les posséder : ils sont pour lui ce qu’il y a au monde de plus cher.
Puis :
— Je croyais que c’était des chevaux de bois ? dit-il.
Sa mère lui répond :
— Ce sont des cochons, mais on dit quand même : des chevaux de bois.
Ah ! Cochons ou chevaux, le manège splendide ! Rideaux de velours rouge ornés de perles étincelantes, cochons de toutes les couleurs et récemment repeints qui tournent, qui tournent, musique comme Vincent n’en a jamais entendu de pareille !…
— Allons, mon petit ! Fais un tour si tu veux, lui dit sa mère.
Vincent s’installe, et tourne dans du velours, les oreilles, l’âme pleines de musique, avec, lui semble-t-il, une vitesse prodigieuse. Il ne voit plus que le velours rouge et les perles, il n’entend plus que la musique. Tout-à-l’heure, il s’était intéressé au pacifique cheval blanc qui fait tourner le manège. Il avait pensé au cheval des Mignot qui faisait marcher, avec l’âne, la machine à battre. Le cheval blanc a disparu pour lui. Le manège tourne tout seul, comme la terre ; il ne s’arrêtera jamais. Les Promenades ont disparu. Il n’a pas besoin de fermer les yeux : il ne les voit plus. Elles n’ont jamais existé. Ce n’est point à dix pas d’ici, ce matin, qu’il a vu le fermier à barbe grise et à blouse bleue. Il ne s’en souvient plus que comme d’un rêve effacé. C’est maintenant qu’il vit vraiment, en pleine réalité. Sa mère, elle-même, a disparu. Ah ! Vincent, si tu voulais la regarder, pourtant ! Tu verrais ce visage de souffrance qui s’épanouit un peu de te voir tenir gravement les guides de ton cochon jaune, et ces yeux qui cherchent à rencontrer les tiens, et ces mains qui soupèsent un peu — si peu ! — d’argent dans les poches du tablier noir ! Elle voudrait te payer un second tour, mais elle a déjà dépensé beaucoup d’argent, depuis ce matin, pour ton chocolat et ton repas à l’auberge, ton repas qui se composait d’un plat de viande et d’un verre de vin !
On s’en va vers le Lion d’Or. Il semblerait que pour Vincent la fête fût finie. Mais non : elle bat encore son plein dans son âme d’enfant. Que peuvent lui faire le petit baluchon que l’on met dans la voiture du fermier, sa mère qui s’énerve, qui l’embrasse plusieurs fois de suite, qui s’efforce de ne pas fondre en larmes, la longue route qu’il ne connaît pas, bordée de bois silencieux et sombres, les villages qu’il traverse où d’autres enfants à peine habillés et qui sans doute ne quitteront pas, eux, de sitôt leurs parents, jouent devant leurs maisons ? Il a dans les yeux les reflets des splendeurs de la fête, dans les oreilles les échos de la musique.
Le cheval trotte. La voiture roule. Le fermier fume des pipes. Tout-à-coup, cheval et voiture s’arrêtent. Le fermier, comme s’il devinait le rêve de Vincent, à peine descendu de voiture, ouvre la porte d’un toit, lui met dans la main une houssine, et l’envoie garder, jusqu’à la nuit, les cochons.