Il traverse le village en même temps que le soleil quitte l’horizon. Le village n’est pas grand. Il se compose d’une trentaine de maisons échelonnées le long de la route ou dispersées dans les champs, au bord de chemins non classés, envahis par les ronces et par les orties : mais les vaches et les ânes ne craignent ni les orties ni les ronces. C’est sur les ronces que les gamins cueillent, que Vincent cueillait ces mûres délicieuses et noires dont on se barbouille les lèvres pour ressembler à des sauvages. Ce sont les orties que les gamins cueillent, que Vincent cueillait par paquets que l’on brandit pour ressembler au père Fouettard. C’est à la porte de la mère Rat qu’il allait frapper pour la voir sortir son balai à la main, la mère Rat, si vieille que son nez a eu le temps de devenir plus crochu que le nez d’une vieille sorcière. C’est devant la grange des Mignot qu’il passait des journées entières à regarder l’âne et le cheval qui faisaient marcher la machine à battre. L’âne et le cheval n’étaient pas bêtes : ils savaient ne pas poser les pattes sur la barre horizontale qui tournait à ras de terre. Il ne regarde ni les chemins, ni la maison de la mère Rat, ni la grange des Mignot. Mais l’âne et le cheval, qui sont dans le pré, accourent et passent la tête par-dessus la haie ; mais la mère Rat, sa porte fermée, se met à sa fenêtre dont elle n’a pas la peine de tirer les rideaux : il n’y en a point. Mais les chemins non classés, avec leurs ronces et leurs orties humides de rosée, viennent, curieux, jusqu’à la route. Vincent a hâte, lui, de sortir du village.
Il marche à côté de sa mère qui a mis un bonnet blanc et un tablier noir repassés d’hier. Sur les champs et dans les bois c’est le grand silence d’un jour de fête à la petite ville voisine. Personne aujourd’hui ne travaillera. Sa mère marche lentement, de peur qu’il ne se fatigue. De temps en temps, elle le fait asseoir. Elle se détourne pour s’essuyer les yeux. Vincent n’entend pas le silence, ne voit pas sa mère. Il écoute, au loin, tonner le petit canon matinal et sonner les trois cloches de la petite ville. C’est une belle route bien entretenue, le long de laquelle se succèdent, à égale distance, les tas de pierres, et, serrés les uns contre les autres, les arbres des bois que l’on a beau couper : ils repoussent toujours. Bien des fois il l’a suivie, le matin pour aller à l’école, le soir pour en revenir. Il en connaît tous les tournants, et les trois cabanes de cantonniers où, quand la place était libre, il s’asseyait sur la pierre plate, non pour se reposer, mais pour voir si l’on est bien dans une cabane de cantonnier. Puis le bois finit à ce pré immense où paissent tantôt des bœufs, tantôt des chevaux : leurs goûts ne sont pas différents, la même herbe les satisfait. Mais les tas de pierres continuent. A gauche ce sont des fermes, comme Lécorchien, d’autres villages comme Loppepin et Grandpré, et là-bas, tout en haut de l’horizon, se dresse le clocher bas de Saint-Martin-du-Puy.
Sous les tilleuls des Promenades, des gens vont et viennent déjà : des hommes que Vincent n’a jamais vus, des gamins de son âge qu’il ne connaît pas et qui le regardent, de grands gars solides qui parlent haut et se bousculent, en fumant des cigarettes, des pipes. Lui, il ne voit que les baraques tassées dans l’enceinte du milieu, les manèges tout ronds enveloppés de toiles. Quand s’ouvriront-ils ? Cette après-midi, sans doute.
La louée commence. Marchandages, discussions. Des hommes font mine de s’en aller, et l’instant d’après reviennent sur leurs pas. D’autres partent pour tout de bon. Vincent est là, lui aussi, sous les tilleuls, sa mère près de lui. Voici justement un fermier à barbe grise, à blouse bleue. Il cause longtemps avec la mère de Vincent. A la fin, il dit :
— Allons, c’est entendu : soixante-quinze francs. Vous me l’amènerez, à trois heures, au Lion d’Or.
Vincent est venu voir la fête.
Elle est magnifique, la grand’rue, avec ses pavés, ses magasins et ses hautes maisons qui ont jusqu’à deux étages ! Tout le monde est en habits de dimanche, et il semble que la grand’rue aussi ait fait un brin de toilette. Sa mère le tient par la main. Il a peur de se perdre.
Sur le pas des portes, dans les rues, d’autres gamins de son âge, qui sont, ici, chez eux, mais qui n’ont pas l’air aussi heureux que lui. Est-ce que ce n’est pas jour de fête pour tout le monde ? Pourquoi sa mère semble-t-elle si triste ? Il est vrai que, depuis trois ans, c’est un peu son habitude.
Le soleil monte dans le ciel : on dirait qu’il se dépêche pour être mieux placé, pour voir, lui aussi, la fête de ce lundi de Pentecôte.
Ils mangent de bonne heure à l’auberge. Elle lui découpe la viande dans son assiette ; elle lui verse à boire. Du vin ! Il n’en boit pas trois fois par an ; de la viande, il n’en mange que pour les grandes fêtes. Aujourd’hui est bien un jour de grande fête ! Sa mère mange à peine. Elle ne boit presque pas. Et voici qu’il la tire par le tablier, de peur que la fête ne commence sans lui.