— Bien pardon, mademoiselle Francine ! Mais je vais rentrer avec vous… Parce que je ne me souviens plus, à présent, si j’ai bu mon verre de vin !
VINCENT
— Allons, Vincent ! C’est temps que tu te lèves, mon petit ! Pour ton dernier jour, je t’ai fait du chocolat.
Il saute du lit, joyeux, et s’habille vite. C’est un pauvre gamin de huit ans qui n’a pas commencé encore à se rendre compte de la vie. Il ne sait pas si sa mère est riche ou pauvre. Il sait seulement que tous les jours il a de la soupe, du pain, des pommes de terre à manger, de l’eau du puits à boire. Il y a, sur le coin de la table, un petit baluchon qui contient deux chemises, une blouse, un pantalon et trois mouchoirs, mais Vincent ne fait attention qu’au bol de chocolat qui fume. Sa mère a longtemps hésité : c’est une grosse dépense ! Mais, puisque Vincent va partir !… Depuis trois ans, depuis la mort de son père, il ne mangeait plus, le matin, que de la soupe. Elle lui répète :
— Si ton père n’était pas mort, tu resterais, va, mon pauvre petit !
Mais, pour avoir du chocolat le matin, Vincent voudrait que tous les jours soient pareils à celui-ci qui est un jour de belle promenade.
Sa mère sort après lui, tire la porte, donne deux tours de clef. Elle tient à la main le petit baluchon.
C’est comme si la porte se fermait sur le passé. Huit années, des multitudes de jours et d’heures restent là, prisonnières dans cette humble maison où Vincent ne reviendra peut-être jamais. Ils se pressent à la fenêtre pour le regarder partir.
Il ne se retourne même pas pour leur dire adieu. Il ne songe qu’à la journée qu’il va vivre, à la fête qu’il va voir au chef-lieu de canton. Sans doute sa mère lui a parlé des Promenades où, sous les tilleuls, ce lundi de Pentecôte, les petits domestiques se louent. Mais qu’est-ce que cela fait ? Il ne songe qu’à la fête, avec ses baraques et ses chevaux de bois.
Il traverse la cour sans voir le cerisier dont il s’amusa tant de fois à mettre les racines à nu, à entailler l’écorce souple qui, aussitôt détachée, devient rêche ; sans voir le tas de fagots à l’abri duquel les poules, quand elles sont lasses de picorer, s’endorment les plumes dans la poussière ; sans voir le puits sur la margelle duquel on lui défendait de s’asseoir et dont, trop petit, il n’a pas pu encore atteindre le treuil. Il deviendra grand, sans doute : peut-être ne tournera-t-il jamais le treuil de son puits ?