La pluie et le vent étaient les maîtres de la terre, en tout cas de cette petite ville si vaste que, pour elle, elle résumait le monde. Elle qui habitait le quartier de la Grange-Billon, elle disait :

— Ma foi, voilà plus de vingt ans que je n’ai été sur la route d’Avallon.

« La route d’Avallon » est un faubourg distant de la Grange-Billon d’à peu près un kilomètre. Encore y a-t-il des raccourcis, par les chemins de traverse.

Tout en continuant de réciter son chapelet, elle se disait :

— Demain matin, il faudra que j’aille à la messe des morts. Mais, avant de partir, je mettrai mon linge à tremper, et j’irai le laver, dans l’après-midi, au lavoir du Préaudon. C’est agréable à cause de l’auvent : on n’y reçoit pas la pluie. Parce qu’avec un temps pareil il ne faut pas compter que demain ça aura changé.

C’est ainsi qu’à la pensée de son défunt se mêlaient les soucis de sa vie quotidienne.

La bûche qu’elle avait jetée sur les charbons commençait à flamber. Des flammes, longues ou courtes, montaient, léchant comme des langues la pierre couverte de suie. Que de fois, les soirs d’automne et d’hiver, il s’était assis devant cette cheminée ! Ils avaient chacun sa place, elle à gauche, regardant la route, lui à droite. Il écossait des haricots, et en jetait sur le feu les cosses sèches qui pétillaient.

Son chapelet touchait à sa fin : plus qu’une dizaine. D’ailleurs elle n’alla point jusqu’au bout : à l’avant-dernier grain elle s’endormit.

Elle rêva qu’en face d’elle Saintard était assis, son panier de haricots sur les genoux : elle entendait pétiller les cosses qu’il jetait dans le feu.

Elle se réveilla d’un seul coup : le feu venait de couper la bûche par le milieu en deux morceaux qui, s’étant séparés, se tenaient tout droits en dehors du foyer, chacun de son côté, comme deux torches d’où ne s’échappait plus que de la fumée. Une seconde encore après s’être réveillée, elle crut le voir assis : pourtant sa chaise n’était pas là. Puis il disparut.