— Si je ne suis pas la plus vieille d’ici, il ne s’en faut pas de beaucoup. Il n’y a que le père Tharé et la mère Tambour avant moi. Et encore, eux, ils n’ont pas enduré la moitié de mes misères.
Il y a beau temps qu’elle vit seule, son homme mort au travail, écrasé par un arbre, ses enfants partis au hasard, marchant devant eux pour aller n’importe où : la terre est grande.
C’est ainsi dans les petites villes : on meurt, sauf accident, à l’ancienneté. Rien ne vous précipite, avant votre tour que vous pouvez voir venir, dans la tombe. On n’y connaît point la vie fiévreuse de Paris qui vous use, en une seule année, vos forces de vingt ans. A peine si, lors de la moisson ou des vendanges, lorsque l’orage ou les gelées menacent, on se dépêche un peu plus. A peine si deux ou trois fois par an, pour voir la retraite aux flambeaux et le feu d’artifice du 14 juillet, par exemple, on ne se couche guère avant minuit. La nuit est faite pour le sommeil, comme le jour pour le travail.
Six heures du soir. Depuis longtemps les portes de toutes les maisons étaient fermées ; celles du cimetière venaient de l’être par Desseneux, le fossoyeur, à qui cette fête de la Toussaint occasionnait bien du dérangement. Il n’était pas fâché qu’il n’y eût, chaque année, qu’une Toussaint et qu’un Jour des Morts. Autrement il n’aurait su où donner de la tête, tant les bourgeois, qui avaient des caveaux de famille, des concessions à perpétuité, l’ennuyaient avec leurs recommandations dès les premiers jours d’octobre. Sans doute, le reste de l’année le cimetière était bien entretenu, mais il fallait que, pour la Toussaint, toutes les allées fussent impeccablement râtissées, que les vieilles boîtes en fer-blanc, les bouquets flétris, les couronnes usées fussent relégués dans leur cimetière à eux, qui est le chemin qui longe le mur du cimetière des hommes.
Elle songeait à son défunt, à Saintard. Elle ne l’appelait jamais, de son vivant, que Saintard, comme si elle-même n’avait pas porté ce nom. C’est une habitude qu’ont beaucoup de femmes des villages et des petites villes, paysannes et femmes d’ouvriers, pour qui leur mari est un homme pareil aux autres. Il part le matin, rentre à midi, — s’il ne travaille pas trop loin dans les bois ou dans les champs, — mange à la hâte, repart, et rentre à la nuit tombante pour manger de nouveau, se coucher et s’endormir aussitôt étendu. Un peu après la quarantaine, — quelquefois même avant, — ce sont deux existences juxtaposées que ne rapprochent plus que les questions d’intérêt. Il n’y avait aucune raison pour qu’elle l’appelât par son prénom qui était Jean. Il n’y eut pas en elle, ce soir-là, il n’y avait jamais de ces éclairs qui déchirent l’âme jusqu’en ses profondeurs obscures en même temps qu’ils font jaillir en pleine lumière les détails oubliés de la vie. Elle ne se disait pas :
« Je me souviens qu’un soir qu’il rentrait du bois, éreinté, j’ai crié après lui parce qu’il n’avait seulement pas le courage de se mettre à table pour manger la soupe. »
Elle ne regrettait rien. Lui aussi l’avait souvent brusquée. C’était entre eux un échange naturel : ce ne serait pas la peine de vivre ensemble pour se gêner. Un jour on est de bonne humeur, le lendemain on est mal disposé. C’est tout. Mais, depuis dix ans qu’il était mort, elle ne s’était pas complètement habituée à son absence, et elle ne s’y ferait sans doute jamais. Il ne s’écoulait pas un jour qu’elle n’eût pensé à lui, qu’elle n’eût prié pour lui. Chaque mois, depuis dix ans, elle faisait dire pour le repos de son âme une messe basse. Il y avait aussi des messes chantées, mais elles coûtent trois francs, tandis que, pour trente sous, on a une messe basse, et, n’est-ce pas, elles ont toutes la même efficacité. C’est que Saintard devait avoir beaucoup de fautes à expier. C’était un homme pacifique, mais qui n’avait jamais essayé ni de perdre l’habitude de blasphémer, ni de prendre celle d’aller à la messe le dimanche.
Elle se souvenait, pendant que dehors la nuit s’épaississait et qu’ici le feu commençait à baisser. Elle prit une bûche dans le coin de la cheminée, — elle entassait là des provisions de bois pour qu’il séchât peu à peu et pour n’avoir pas besoin d’aller à chaque instant en prendre dans la cave, puisqu’elle n’avait pas de grenier, — et la jeta sur les charbons.
Ailleurs on mangeait autour de tables dont les bougies, dans leurs chandeliers de cuivre, sont le centre vivant et clair. On ne voyait de lampes à abat-jour que chez les gens aisés. Quant aux suspensions, elles étaient un luxe réservé aux gros bourgeois. La petite ville où, la nuit tombée, elle ne serait pas allée pour tout l’or du monde, quelques réverbères l’éclairaient à peine. Leur lumière n’avait même pas le temps, eût-on dit, de dormir sur l’herbe qui borde les chemins, sur les pavés de la grand’rue : le vent tout de suite la balayait, la faisait s’envoler comme en poussière de lueurs vagues.
Elle n’avait allumé ni bougie, ni lampe. Elle n’éprouvait pas plus le besoin de voir clair dans sa maison qu’en elle-même. Sa maison était bien ainsi, — porte et volets clos, — dont elle connaissait les moindres recoins, où elle aurait pu trouver, à la minute, le balai près de l’évier, la clef de la cave accrochée entre l’armoire et la cheminée. Dehors il devait faire froid. Par instants le vent poussait des paquets de pluie qui ruisselaient contre les volets, contre la porte, contre les murs, qui coulaient suivant la pente du toit. C’était encore une chance que, pendant la cérémonie au cimetière, il n’eût pas plu.