Tout de suite, il mettait sa blouse la moins usée et traversait allègrement le village. Ceux qui le voyaient passer lui criaient :

— Eh bien ! père Louis, vous allez donc toucher vos rentes ?

Comme il marchait à grandes enjambées, il ne prenait même pas le temps de répondre, et se contentait de secouer la tête en s’efforçant de rire, mais il n’en avait pas l’habitude, et son rire devenait une grimace.

C’étaient des matins d’avril où les violettes sentaient bon dans l’herbe fraîche. Quant aux oiseaux, ils chantaient comme des bienheureux.

A la poste, il signait au moyen d’une croix, et toujours il demandait qu’on le payât en pièces de cent sous : un louis était trop petit pour représenter vingt francs. Son argent en poche, il s’en allait chez Derouet, le sabotier. Derouet savait ce que cela voulait dire ; le père Louis n’avait pas besoin d’ouvrir la bouche : il n’avait qu’à enfiler une paire de sabots qui lui allaient comme s’ils eussent été faits exprès pour lui. Six mois durant, il ne les mettait que le dimanche, mais, voulant les étrenner immédiatement, il se faisait attacher les vieux avec lesquels il était venu, et, les accrochant par la ficelle au bout de son bâton, il entrait dans une auberge, — toujours la même, — où il demandait une chopine de rouge. Les cafés de la petite ville lui faisaient peur ; ils n’étaient que pour le beau monde, et le père Louis ne se considérait pas comme du beau monde.

Invariablement, le patron disait :

— Tiens ! Voilà le père Louis avec ses sabots.

Il n’avait pas l’habitude de boire du vin. Aussi retraversait-il la petite ville les joues chaudes, ses sabots neufs aux pieds, ses sabots usés s’entrechoquant derrière son dos. Il arrivait au village quand il arrivait. Il n’était pas pressé. Personne ne l’attendait. Bien qu’il fût déjà vieux, il mettait de côté ce qu’il lui restait des vingt francs pour lorsqu’il serait encore beaucoup plus vieux, lorsqu’il ne pourrait plus du tout travailler, plus du tout bêcher son jardin et son champ, comme s’il avait dû ne jamais mourir.

Mais tout a une fin, et il était écrit que cette année-là serait extraordinaire. D’abord, ce qui ne s’était pas vu depuis longtemps, on bâtissait une maison à l’entrée du village. Les ouvriers s’y étaient mis au mois de mars, dès la fonte des neiges, et, à ses moments perdus, il allait les voir : cela l’intéressait prodigieusement. Regarder bâtir à cet âge !

Puis Pâques arriva. Les jours d’après Pâques aussi arrivèrent, passèrent. Mais la lettre n’arriva point, le facteur ne passa pas.