Alors, M. Camusat, qui savait lire les journaux, lui expliqua que les ouvriers, mécontents de leur sort, faisaient chaque année, à Paris, en foule, une manifestation, que cela n’allait pas toujours comme on aurait voulu, que, place de la République, il y avait des charges, des bagarres. Le vieux écoutait ahuri, vaguement effrayé. Si son garçon allait se fourrer là-dedans ? Et il pensait à ses sabots, à sa chopine de rouge. Bien que ce ne fût qu’aujourd’hui le Premier Mai, il lui semblait que ç’avait été quinze jours plus tôt. Il voyait son garçon piétiné par les chevaux, blessé, tué peut-être : autrement il eût déjà reçu sa lettre habituelle.

— Tout ça, dit-il à M. Camusat, ça ne sert pas à grand’chose, allez !

Il se remit à piocher. Mais il était inquiet. Il le fut de plus en plus, à mesure que les jours passaient. Enfin, il reçut une lettre ! Il l’ouvrit, mais il n’en sortit point de papier à images. C’était le comble. Pour le coup, il alla se la faire lire tout de suite. Son garçon lui faisait savoir, de Lariboisière, qu’à la suite d’un accident du travail on avait dû l’amputer de la jambe gauche. Le vieux en leva les bras au ciel.

— Alors, dit-il, à présent le voilà bancal, estropié ?

Mais aussitôt il pensa, gardant son idée pour lui :

— Ça ne l’empêchera peut-être pas de travailler ? Et il pourra toujours m’envoyer mes vingt francs.

Seulement le lecteur continuait. Le garçon terminait en disant qu’on allait lui faire une pension, — oh ! pas grand’chose ! — et qu’il reviendrait vivre au pays. Le vieux fut stupéfait.

— Une pension ! dit-il. C’est-il vrai ?

On crut qu’il était heureux. De l’argent qui vous tombe du ciel, que l’on gagne les bras croisés, c’est le rêve de tous les paysans et de bien d’autres encore. On lui relut la phrase. Il fut convaincu. Ses traits se crispèrent malgré lui. Il fit une grimace, et l’on crut qu’il riait de joie. On lui dit :

— Eh bien ! vous voilà content. Votre garçon va vous aider.