José, le Savoyard, s’en va.
« Un faible et lointain grincement de l’instrument montagnard se fit entendre et se prolongea en air mélancolique à travers les feuilles des trembles et des chênes… Nous vîmes bien loin le pauvre José debout, adossé contre un des rocs de la route, son chien comme un point blanc près de lui. Il était tourné du côté de la Savoie et, ayant détaché de son cou sa vielle, il en jouait un dernier adieu aux rochers de son pays. »
Je ne pensais guère non plus, quand j’écoutais la vielle du petit ramonat et que je regardais danser la marmotte, qu’un jour viendrait où moi aussi je regretterais les rochers de mon pays.
Mais j’ai vu surtout des mendiants. C’était comme s’ils fussent venus des quatre coins de l’horizon, de villes, de villages où le travail et le pain manquaient, les uns avec de grandes barbes blanches, les autres tout jeunes, avec une jambe de bois, un poignet retourné, des yeux qui regardaient sans voir et un bâton qui leur servait beaucoup pour se diriger. Ils avaient dû mettre des mois, des années, pensais-je, pour traverser la plaine, pour arriver ici venant des collines grises et des montagnes violettes. Les uns essayaient de vendre du papier à lettres, des lacets en cuir, des cordons de souliers. Ils portaient, retenu au défaut de l’épaule par une courroie de laine, un sac de toile grossière. Les autres promenaient des corbeilles noires ornées de mousse verte, des paniers en osier. Des femmes, que suivaient de pauvres gamins pieds nus et nu-tête, passaient avec des bottines usées et sans boutons, la tête couverte d’un mouchoir aux couleurs criardes. Elles avaient le teint bistré, des anneaux aux oreilles. Tout le monde disait :
— Ce sont des bohémiennes.
Elles, j’étais bien obligé de croire qu’elles venaient de beaucoup plus loin que les collines et les montagnes, d’un pays bizarre que j’imaginais d’après mes premières lectures. Trop fières pour accepter l’aumône, elles ne demandaient qu’à tirer parti de leur travail. Pourtant elles détournaient la tête quand on appelait un des petits pour lui donner une tartine de fromage.
Elles étaient venues avec leurs hommes dans ces roulottes disloquées qui ne peuvent s’aventurer que sur les grandes routes : elles resteraient en morceaux dans les chemins creux. A l’abri d’une haie, d’un bois, d’un rocher, on installait le petit poêle rouillé. On donnait la liberté aux poules, mais l’âne restait attaché à l’une des roues. Cependant il paraissait assez las pour n’avoir pas envie d’aller gambader aux alentours.
D’autres s’arrêtaient au milieu de la rue et, faisant face aux maisons, ils chantaient des airs tantôt gais, tantôt tristes. Je me souviens de deux d’entre eux qui n’étaient pas des vieillards, il s’en fallait de beaucoup, et qui par une après-midi d’été jouèrent l’un sur un violon, l’autre sur une guitare, un air si magnifiquement simple qu’il ressemblait à la musique des maîtres du XVIIe siècle. Je n’invente rien. Je ne déforme pas. Je sentis qu’il se faisait dehors et en moi-même un grand silence. Il me sembla que cette musique poussait loin d’elle tous les bruits quotidiens dont j’avais l’habitude, et mes quelques pensées familières, qu’elle faisait place nette, comme une grande vague qui arrive du fond de l’horizon et rejette sur le rivage les varechs légers et les lourdes planches goudronnées. Je n’entendais plus bourdonner les mouches ni les guêpes, mais seulement la guitare. Les coqs continuèrent-ils de s’interroger et de se répondre de loin ? Je ne m’en souviens pas : je n’écoutais plus que le violon. La cadence des dernières mesures me ravissait. J’y devinais je ne sais quelle force mélancolique. Quand ils furent partis, les guêpes et les mouches se remirent à bourdonner, et les coqs à chanter. Il en est toujours ainsi. Je ne dirai point que j’écoutai longtemps encore se prolonger en moi l’écho de cette musique, mais à vingt-quatre années de distance je me rappelle cette après-midi brûlante où deux errants des grandes routes s’arrêtèrent devant notre maison avec un violon et une guitare.
On les voyait sur les routes tantôt, le soir, comme des formes indistinctes enveloppées de brouillards, tantôt, le matin, nettement éclairés par le soleil levant. Quelques-uns fumaient la pipe. D’où venaient-ils ? Personne n’en savait rien. Peut-être eux-mêmes, depuis si longtemps qu’ils étaient partis, ne se le rappelaient-ils plus. Mais ils allaient, libres de s’arrêter où ils voulaient. Les uns, en été, lorsqu’ils trouvaient une de ces sources fraîches comme il n’en existe que dans les bois, y buvaient à longs traits pour se désaltérer d’abord, ensuite pour leur plaisir. C’était bien meilleur que du vin. Les autres, — quelques-uns seulement, ceux sans doute qui étaient assez riches pour fumer la pipe, — entraient dans les auberges. Ils avaient le geste qu’il faut pour se débarrasser brusquement d’un bissac ; s’asseyant, ils demandaient du vin ou de l’absinthe. Des aubergistes les faisaient payer avant de les servir : d’ailleurs souvent ils tenaient, en entrant, leurs sous dans le creux de la main. Quand ils étaient partis, la servante venait avec un torchon mouillé et un balai nettoyer la place. On ne sait jamais s’ils n’apportent pas avec eux de la vermine.