Comme dans tous les métiers — car n’est pas mendiant qui veut, — il y en avait de bons et de mauvais.

J’en ai connu deux que tout le monde connaissait aussi : on savait qu’ils n’étaient pas comme les autres.

C’étaient de ces vieux qui passent au moins une fois par mois pour se rappeler à votre bon souvenir, et qui frappent aux portes tout doucement pour que, si on ne veut pas leur ouvrir, on ne puisse pas dire :

— En voilà des mendiants qui font du bruit !

Si on leur donnait quelque chose, que ce fût du pain et du fromage, un ou deux sous, il portait tout de suite la main à sa casquette ; elle disait : — Merci bien, madame ! Merci beaucoup !

Et ils partaient en traînant leurs sabots. Ils avaient, lui, de lourds sabots creusés à même le hêtre et ferrés, elle, des sabots ferrés aussi, mais moins lourds : des sabots de femme, à nez pointu et à brides. C’était du luxe, parce que, moins épais, ils se cassent plus facilement, mais elle y faisait attention.

Ils ne murmuraient point, ne proféraient pas de sourdes menaces quand on ne leur donnait rien. Ils se disaient alors :

— Il n’y a pas que nous à être malheureux.

Ils n’étaient pas fiers. Ne s’imaginant pas que tout leur fût dû, quand on ne les insultait pas ils étaient contents. Vivant de la charité de deux ou trois cantons, ils gagnaient de quoi ne pas mourir de faim. Mais, à ce métier où l’on gagne sa vie avec ses jambes, on s’use vite. Et l’on dort où l’on peut, souvent sur le bord des routes, dans les taillis. L’hiver, il faut quelquefois chercher longtemps avant de trouver quelqu’un qui veuille vous donner un coin dans une grange. Si c’est dans une écurie, vous faites attention de ne pas déranger les bêtes qui tiennent plus de place, qui ont plus d’importance que vous.

Je sais qu’il leur arrivait d’entrer dans des fermes au moment où tout le monde était à table, et que, dans quelques-unes, on leur disait :