— Allons, mettez-vous donc là ! Vous allez bien manger la soupe avec nous ?
Mais ils commençaient toujours par refuser. Ensuite, il fallait qu’on leur fît violence, qu’on les forçât à accepter un verre de vin. Ils tenaient moins de place encore au bout de la table que dans la grange ou l’écurie, et ils étaient vraiment confus que la servante se dérangeât pour eux. Avec eux on pouvait être tranquille. Ils n’étaient pas de ceux qui, par vengeance, mettent le feu aux meules de paille.
Pourtant les maisons ne manquaient pas, dans la ville et dans les villages, aux portes desquelles ils savaient qu’il leur serait inutile d’aller frapper. Mais ils savaient aussi que la vie est dure pour tout le monde, que personne n’est obligé de venir en aide aux mendiants.
Pas davantage ils n’étaient de ceux qui peuvent économiser pour s’acheter une petite maison dans un pays qui n’est pas celui où ils demandent l’aumône. Ils ne pouvaient que vivre au jour le jour : c’est déjà bien joli. Je me souviens même que le vieux disait :
— Tant que nous pourrons marcher, nous ne serons pas à plaindre. Il y en a de plus malheureux que nous.
Sont-ils morts ensemble, dans la neige, ou l’un après l’autre ? Personne ne s’en est jamais inquiété. Ils étaient de ceux qui passent, auxquels ceux qui demeurent ne pensent que lorsqu’ils les voient.
LA PIÈCE FAUSSE
D’habitude, la diligence s’arrêtait à l’entrée du bourg, devant le bureau même des messageries. Les chevaux venaient de faire seize kilomètres le long d’une route qui monte au milieu des bois : ils en avaient assez. Ils n’étaient pas fâchés de pouvoir se reposer. C’était bien leur tour. Et c’était bien le tour des voyageurs, — quand, toutefois, il y en avait, — de marcher pour se dégourdir un peu les jambes. Ceux qui habitaient à l’autre extrémité de la ville, qu’ils eussent une valise, de lourds paniers, regagnaient à pied leur maison. Ils avaient beau n’être partis que depuis deux jours, que de la veille : c’était comme s’ils fussent revenus d’un très long voyage autour du monde. On les interpellait du seuil des boutiques, dans la grand’rue. On leur disait :
— Eh bien ! père Picoche, vous voilà donc revenu ?
Le père Picoche répondait :