La grand’rue, — c’est ici que nous la retrouvons, — ressemblait à une longue fournaise : on n’y voyait même pas une poule. On sommeillait malgré soi dans les boutiques qu’il n’était pas possible de garder fraîches, malgré les devantures baissées jusqu’au dernier cran, malgré l’eau, tout de suite bue par le soleil, que l’on jetait sur le trottoir, un véritable trottoir qui n’a certainement pas moins de cinquante centimètres de largeur. Et ce fut la grand’rue que le passage de la bruyante diligence dérangea le moins. Pourtant, les deux voyageurs, qui s’épongeaient le front, méritaient que l’on fît attention à eux. Mais tout de suite on avait reconnu le fils Clergot. L’autre voyageur était une voyageuse : sa femme, sans nul doute. Toute la ville savait qu’il s’était marié à Paris. Elle, on aurait voulu la voir un peu mieux, au besoin la dévisager, mais il faisait vraiment trop chaud. La grand’rue, donc, ne sourcilla point. Non qu’elle méprisât « le fils Clergot », comme elle l’appelait, mais elle pensait :
— Son arrivée n’a rien que de naturel. Il y a plus de trois ans qu’il n’est venu ici. Certes, à Paris, on gagne beaucoup d’argent, mais on n’est pas toujours libre. Ses parents l’attendent avec sa femme. Il a dû leur écrire, mais c’est tout de même drôle qu’ils ne soient pas allés les attendre au bureau de la voiture.
En revanche, les deux vieux Clergot en faillirent tomber à la renverse. Ce n’eût pas été difficile, d’ailleurs, car tous les deux, accroupis, avec deux chapeaux de jonc aussi usés qu’eux-mêmes, s’occupaient à désherber leur jardin. Des allées, ils enlevaient le chiendent et le pissenlit avec des couteaux rouillés dont les manches de bois depuis longtemps n’existaient plus. C’était plutôt pour s’occuper. Même par cette chaleur, ils n’auraient pas pu rester à ne rien faire. Elle et lui, toujours ils bricolaient, été comme hiver, sous le soleil, ou les pieds dans la neige. Ils vivaient, à l’extrémité du faubourg de la Presle, dans une maison composée de deux pièces, comme on dit à Paris. Mais, ici, les maisons se composent, en plus, de « toits » : celui des lapins, celui des poules, celui des cochons. On a vu quelquefois un seul cochon, quatre poules et deux lapins, vivre dans un grand toit, chaque espèce étant bien chez elle une fois la porte fermée, tandis que, dans une maison étroite, s’entassaient un grand-père, une grand’mère, le mari et la femme, et des tas d’enfants. Les vieux Clergot avaient tout de même un peu plus leurs aises. Il s’en fallait de beaucoup qu’ils vécussent de leurs rentes, mais la maison avec ses toits, avec une écurie dont ils ne se servaient plus depuis longtemps, puisqu’ils avaient vendu l’âne, et une grange, leur appartenaient. Ils possédaient aussi ce jardin et deux champs qu’il allait bientôt falloir moissonner. Après les champs, c’étaient les bois de « la ville » qui commençaient, où ils ne se gênaient pas pour ramasser, malgré les gardes, assez de branches mortes pour se chauffer tout l’hiver et pour faire cuire la soupe toute l’année.
Quand ils entendirent les grelots des chevaux, ils pensèrent :
— C’est la voiture qui mène du monde à Grandpré ou aux Granges.
Car la route des châteaux passait d’abord devant d’humbles maisons et devant celle des Clergot. Mais la voiture n’allait pas, aujourd’hui, jusqu’aux châteaux ; elle s’arrêta là d’un seul coup. Ils n’en revenaient pas. C’était comme si leur maison fût devenue aussi importante qu’un château !
Ils arrivèrent tous les deux en même temps à la barrière. Et ce fut tout juste s’ils reconnurent leur fils, « le Louis », comme ils l’appelaient. Il avait fameusement changé. S’il n’était pas parti en sabots, c’est qu’il possédait à cette époque une paire de vieux souliers ferrés qui ne valaient sûrement pas de bons sabots, et qui avaient peut-être coûté moins cher, et un complet-veston râpé qu’il portait depuis des années et qui commençait alors à craquer de partout. Il n’était pas assez fort pour travailler la terre. Il n’avait pas d’assez bons yeux pour être déclaré propre au service militaire, sans quoi, tout comme un autre, il eût pu faire son chemin à la caserne. Après vingt-cinq ans de présence, c’est la médaille militaire et c’est la retraite assurée, avec un emploi du gouvernement par-dessus le marché. Allez donc voir si dans nos pays, au bout de soixante années de travail, on peut compter sur une retraite et sur une place du gouvernement ! On peut, par exemple, compter sur une place au cimetière.
Il avait débuté comme apprenti chez l’unique coiffeur de la petite ville, mais il ne fallait pas qu’il comptât sur les pourboires : on trouvait que c’était déjà plus que suffisant de payer trois sous pour se faire raser et quatre sous pour les cheveux. On connaissait même le père Lair qui, presque complètement chauve, se refusait à donner plus de deux sous, parce qu’avec son crâne tout déplumé, disait-il, le coiffeur n’avait pas grande besogne. Le Louis s’était vite fatigué de travailler presque pour rien. A vingt-deux ans, il avait pris la diligence, puis le train pour Paris. Il revenait, aujourd’hui, avec des bottines vernies, un pantalon dont le pli vertical était très important, une redingote magnifique, et un « panama » rabattu sur un binocle comme on n’en voit, ici, que sur le nez des riches. De le retrouver ainsi transformé, ce fut, pour les deux vieux, une bien autre stupéfaction que d’avoir entendu s’arrêter la voiture.
— Je ne peux pas croire que ce soit bien toi ! disait le vieux Clergot en l’embrassant.