On citait la Marie-Louise des Voillot, femme de chambre chez des « maîtres » qui ne demeuraient pas loin du Parc Monceau, le Charles des Labussière, cuisinier dans un restaurant des grands boulevards. Ce sont de fameuses situations comme il n’y en a pas ici, où le commerce ne va pas fort, et où beaucoup de petits rentiers ont du mal à vivre sans travailler. Ces voyageurs, tout de suite on les reconnaissait. Eux-mêmes, d’ailleurs, ne se gênaient point pour se mettre à la portière et, quand les chevaux allaient au pas, pour serrer les mains de Dumas, le sellier, de Comte, le charcutier, qui avaient l’obligeance de se déranger de leur travail pour leur demander tout de suite de leurs nouvelles.
Dans son jardin où des pelouses, riches en brins d’herbe tous égaux et en géraniums d’un beau rouge, faisaient ronde-bosse entre les allées plates, assis sous une tonnelle où ne pénétraient, de l’été, que la lumière atténuée et l’air rafraîchi par le feuillage épais qui s’agitait un peu, M. Menestreau s’endormait. Seule, une mouche qui persistait à l’agacer l’empêchait de tomber jusqu’au fond du sommeil, comme en quelque puits d’où, tout à l’heure, on remontera d’un seul coup, ou petit à petit, en s’aidant des pieds et des mains. Et ce n’était déjà plus que d’un geste machinal, irraisonné, qu’il chassait, pour quelques secondes de répit, l’acharnée bourdonneuse. Les bruits ne lui arrivaient plus que déformés. Le tic-tac des trois moulins, dont la petite rivière faisait tourner, à peu de distance de sa maison, les trois grandes roues, l’aboiement d’un chien, le chant d’un coq, les gloussements d’une poule, les « coin-coin » d’une bande de canards facilement effarés, n’allaient pas plus loin que son oreille, s’y arrêtaient bruts, n’arrivaient pas à prendre leur signification complète, leur forme parfaite en son âme. Mais nul doute qu’il n’en fût gêné, comme des agaceries de la mouche. Et nul doute qu’il ne répétât son geste de plus en plus machinal pour se débarrasser en même temps, s’il l’avait pu, des trois grandes roues des trois moulins. Puis, on ne sait si la mouche, fatiguée, s’en alla dormir à son tour, si le coq, la poule et les canards, se servant une fois dans leur vie de leurs courtes ailes, s’envolèrent vers de lointains pays, si les trois roues s’arrêtèrent de tourner enfin étourdies, mais M. Menestreau cessa de les entendre et d’essayer de prendre la mouche. M. Menestreau dormait.
Dans la cuisine aux carreaux toujours luisants, la mère Tartrat, la vieille servante au cœur dévoué, ne se sentait pas beaucoup de courage. Quel ennui d’être obligée de faire du feu en plein mois de juillet ! Par une chaleur pareille, lorsque l’on allume, sur un simple petit fourneau, du charbon de bois, c’est comme si on allait se suicider. Et la mère Tartrat, tandis que l’eau continuait de bouillir, essuyait, d’une main aujourd’hui paresseuse, des verres, des assiettes et des casseroles. Puis, du coin du même torchon, elle s’essuyait aussi le front, où réapparaissaient tout de suite d’autres gouttes de sueur. Elle allait et venait, à pas comptés, traînant sur les carreaux durs ses savates molles. Elle s’asseyait, se levait… jusqu’au moment où, sans le savoir, elle resta assise, son torchon d’une main, une casserole de l’autre. D’elle, d’un seul coup, le sommeil avait eu raison. La mère Tartrat dormait.
Dans les jardins, on ne voyait pas de jardiniers. On ne voyait pas non plus de maçons occupés à réparer de vieux murs de granges, à faire sortir de terre des maisons. Pourtant, ce n’était qu’un jour de semaine, mais ce devait être à cause du soleil : décidément, il était trop ardent. Toutes les portes, tous les volets étaient fermés. Il n’y avait d’ouvertes que les portes des greniers, parce qu’il n’y a jamais trop de chaleur pour faire sécher les haricots pendus par grosses touffes, depuis l’année dernière, aux solives. Les tilleuls des promenades n’agitaient pas une seule de leurs baguettes. Les tilleuls, les jardiniers, les maçons dormaient.
Les petites rues, qui ne sont guère que des chemins ravinés par les pluies d’automne et des orages, s’étendaient inutilement de tout leur long et sur toute leur largeur : il semblait que personne ne pût se hasarder à les suivre, à les traverser, de peur d’une insolation, faute de ces casques dont les colonies se sont, on ne sait trop pourquoi, réservé l’usage. Les petites rues ne faisaient pas de bruit comme quand les roues d’une charrette, les clous d’une paire de gros sabots écrasent leur gravier. Elles étaient, pour l’instant, bien tranquilles. Les petites rues dormaient.
La grand’rue elle-même… mais nous allons la retrouver tout à l’heure.
Dormirent-ils longtemps, une minute ou des siècles ? Ils n’en surent trop rien. Mais, certainement, ils entendirent tout à coup, dans le silence de cette chaude après-midi, rouler à grand fracas, sur le pavé, une voiture et sonner des grelots à des colliers de chevaux, et, par-dessus le marché, claquer un fouet.
Dans chaque maison, quelqu’un se frotta les yeux comme lorsqu’on est réveillé, vers minuit, par la lugubre sonnerie de la générale. Les petites rues sortirent de leur sommeil, parce que déjà des gamins couraient sur elles, pieds nus, ou en sabots plats et légers à force d’avoir servi. Ce n’est qu’en hiver que l’on met des sabots neufs, épais et lourds, qui tiennent chaud. Des portes, des volets, s’entr’ouvrirent. Les jardiniers, les maçons s’étirèrent, bâillèrent, parce qu’il leur allait falloir retourner au travail. La mère Tartrat se leva d’un bond, malgré son âge, et se retrouva les mains embarrassées d’un torchon et d’une casserole qui, si elle était tombée, aurait fait, dans la cuisine, plus de bruit à elle seule que le fouet, les grelots et les roues. Et M. Menestreau, qui s’était si progressivement endormi, remonta, d’un seul coup, du fond du sommeil obscur, en pleine lumière de la vie. Sous sa tonnelle, il maudit ces voyageurs qu’il ne connaissait pas, et qui, par ce temps de canicule, auraient mieux fait de rester chez eux.
C’était le premier samedi de juillet. Et, tout simplement, la diligence remontait la grand’rue. Cela ne lui était pas arrivé depuis l’année dernière, à l’époque des vacances. Il fallait vraiment que les chevaux eussent de la force de caractère, parce que le soleil n’était pas un soleil d’été, mais un soleil d’enfer.