Les deux vieux étaient bien du même avis. Il leur suffisait de savoir leur fils dans les « affaires » : cela vous donne une haute idée de quelqu’un. Il était impossible que l’intelligence du Louis s’étiolât sur des paperasses, sur de gros registres. Il fallait, à son activité, l’univers qu’est Paris. Le Louis était homme d’affaires. Il était dans les affaires jusqu’au cou. C’est pourquoi il ne manquait pas d’argent. Mais il avait assez travaillé, disait-il, pour avoir le droit de se reposer quelque temps. Et ils avaient besoin de repos, sa femme et lui : on le voyait à leur mine. Tous les deux étaient un peu pâles, de cette pâleur des Parisiens qui, dans des rues fréquentées, dans des maisons percées de trop de fenêtres, ne peuvent pas souvent respirer un peu d’air pur. Ils s’installèrent dans la pièce du fond, celle dont la fenêtre ouvrait sur le jardin, les champs et les bois. Ce ne fut pas peu de chose, puisqu’il fallut déloger un vieux coffre à avoine, une armoire qui tenait trop de place, et installer les deux grandes malles, les sacs de voyage, les cartons à chapeaux. Il fallut aussi prendre l’habitude de vivre à quatre sans se bousculer, sans se heurter.
Comme c’était l’époque de la moisson, et qu’il faisait toujours chaud, le Louis dit à son père :
— Tu ne vas pas tout de même travailler pendant que nous sommes avec vous. Tu vas aller chercher des hommes de journée, qui te couperont ton blé. C’est moi qui les paierai.
Mais le vieux se récria :
— Prendre des hommes ! Mais je me ferais trop de mauvais sang, ils me saccageraient ma récolte. Et puis, je mourrais d’ennui s’il fallait que je reste les bras croisés, à les regarder. Non ! non ! Un dimanche de temps en temps, c’est plus qu’il ne m’en faut.
Le Louis n’insista pas. Mais il ne regardait pas à la dépense. Vraiment, il devait être riche. Il voulut qu’il y eût un tonneau de vin à demeure dans la cave, ce qui ne s’était jamais vu depuis que la maison tenait debout sur ses fondations. Le vieux allait, certains dimanches et les jours de grandes fêtes, acheter un litre chez l’aubergiste le plus proche. Le reste du temps, l’eau n’était pas faite pour les chiens.
Il voulut aussi qu’il y eût tous les jours de la viande sur la table. D’habitude, la vieille n’allait chez le boucher qu’une fois par semaine, pour le pot-au-feu. Elle fut obligée d’y aller chaque matin. D’abord, cela ne l’amusa point, puis elle y prit goût. On mangeait, on buvait que c’en était une bénédiction. Elle ne s’inquiétait pas : son Louis avait toujours les poches pleines d’argent. Elle disait dans la ville :
— Il a rudement bien fait d’aller à Paris !
Quand on insistait pour savoir ce que, tout de même, il y faisait, elle répondait :
— Je sais-t-y beaucoup, moi ! Allez donc lui demander ! Il est dans le commerce, dans les affaires, pardine !