En effet, quand ils l’avaient interrogé pour avoir des détails, jamais le Louis ne leur avait répondu qu’ainsi :
— Ne vous occupez donc pas de ça ! Nous sommes dans le commerce. Nos affaires vont très bien.
Qu’y avait-il d’impossible à ce qu’il eût épousé, là-bas, une jeune fille riche qui lui eût apporté, en guise de dot, une maison en pleine prospérité ? On a vu tant de rois épouser des bergères que l’on peut bien voir une petite princesse se marier avec un berger. C’était cela. La mère Clergot en était sûre :
— Allez, madame ! Je vous donne ma parole d’honneur que, pour une Parisienne riche, elle n’est pas fière. Elle m’aide à faire la cuisine, et elle ne voudrait pas pour rien au monde que je m’occupe de leur chambre. C’est elle qui la balaie tous les matins. Elle ne veut même pas que j’y entre.
On la laissait parler ; on faisait semblant de penser comme elle, surtout les commerçants chez qui elle laissait de l’argent. Certes, eux, ils ne demandaient pas mieux que « la femme du Louis » ne fût pas fière, ni que le Louis se fût enrichi à Paris, puisqu’il venait ici dépenser une partie de sa fortune. Mais il fallait compter avec les jaloux, avec ceux qui voient, de quelqu’un qui s’élève, l’ombre que, même de loin, il projette sur eux. Ils ne trouvaient pas naturel que le fils Clergot se fût, si vite et si bien, débrouillé à Paris. Pourtant, ils n’auraient pas dû lui en vouloir, car lui non plus n’était pas fier. A chaque personne qu’il rencontrait, c’étaient des coups de chapeau, des poignées de mains à n’en plus finir, et des questions sur la santé et — vous le pensez bien ! — sur les affaires. Il semblait pénétré de respect pour les dames d’un certain âge, à qui jamais il ne parlait que chapeau bas. Elles étaient toujours obligées de lui dire :
— Mais, voyons, Louis, couvre-toi donc !
Aussi avaient-elles pour lui beaucoup d’estime.
— Qu’est-ce qu’on ne va pas inventer ! disaient-elles. C’est un jeune homme très poli. S’il a eu de la chance, c’est tant mieux pour lui et pour ses parents. Ah ! ma chère dame, que les gens sont donc mauvais !
Il lui fut impossible de s’assurer aussi vite les sympathies des messieurs plus âgés que lui, et qui occupaient ce que l’on appelle ici des places. Ils ne se gênèrent pas, tout d’abord, pour le tenir à l’écart, lorsque, dans un des cafés que, par groupes, par nuances d’opinions, ils avaient l’habitude de fréquenter, il venait s’asseoir non loin d’eux. Ils le trouvaient trop bien mis pour un fils d’ouvriers. Il avait beau les saluer : aucun d’eux, ou presque, ne lui tendait la main. M. Menestreau, surtout, lui lançait de ces regards !… Peut-être ne s’était-il pas remis encore de son brusque réveil. Au surplus M. Menestreau était un homme terrible, avec ses moustaches blanches et grosses, et sa canne qu’il portait presque comme une arme. Quand un petit, dans une maison, pleurait, ou ne voulait pas obéir, si M. Menestreau venait à passer dans la rue, la maman n’avait qu’à dire :