— Voilà juste une semaine que nous sommes ici. Laisse-moi me reposer un peu. Après, nous verrons.

Plusieurs jours de suite, on vit passer Menestreau sur la route qui mène aux châteaux. C’était vers quatre heures de l’après-midi, au moment où la chaleur commence à devenir supportable. Il faisait un tour de promenade, mais venir ici n’était point dans ses habitudes. Depuis des années, il avait choisi la route de Corbigny qui serpente au milieu des bois. Il lui était pourtant arrivé de passer devant la maison des Clergot, qui n’est qu’une maison pareille aux autres. Mais ce jour-là, sans en avoir l’air, en vieux rusé qu’il était et qui avait plus d’un tour dans son sac, il l’embrassa tout entière, d’un seul coup d’œil, avec sa cour, ses toits, sa porte et ses deux fenêtres. Elle paraissait inhabitée. Les deux vieux étaient dans leurs champs, occupés à moissonner à la faucille, pour couper les épis plus près de la terre, et perdre le moins possible de paille. Le lendemain, il revint un peu plus tard. Il la dépassa de quelque cent mètres, fit demi-tour, et, juste à ce moment, aperçut le Louis qui sortait, fermant la barrière de la cour. Il eut envie de le héler. Il se contenta de presser le pas. Quand il arriva à sa hauteur :

— Eh bien ! jeune homme, lui dit-il, on va faire son petit tour de ville ?

Ici, sur la route, Menestreau se sentait beaucoup plus à son aise qu’au café. Qu’auraient dit les autres s’ils l’avaient vu brusquement changer, tendre la main à ce mal mouché d’autrefois ? Le Louis en resta tout confus. Il ne fallait pas beaucoup de « malice » pour remarquer l’indifférence qu’affectaient à son endroit ces messieurs. Il salua M. Menestreau, en disant :

— Oui. J’allais justement au Café du Commerce, où vous me permettrez, je pense, de vous offrir l’apéritif ?

A partir de ce soir-là, il put faire partie du groupe de ceux de ces messieurs qui fréquentaient le Café du Commerce. Quelques-uns d’entre eux, — qui souriaient un peu de la brusque sympathie de Menestreau, — lui demandèrent des détails sur Paris. Il ne s’agissait plus de l’ancien apprenti coiffeur qui les avait rasés, jadis, tant mal que bien, du gamin qui n’était jamais, à l’école, dans les premiers, mais d’un jeune homme mis à la dernière mode, et qui, à Paris, allait souvent au théâtre et connaissait beaucoup de grands cafés.

Il n’était pas fier. Il n’hésitait pas à entrer dans les auberges avec d’anciens camarades qui avaient toujours soif ; il ne les laissait pas payer.

— Mon vieux, il faut en profiter, disait-il, pendant que je suis ici. Je ne reviendrai peut-être pas de sitôt une fois parti.

Eux ne demandaient pas mieux. Un verre de vin que l’on ne paie pas est meilleur à boire.