Depuis deux ou trois jours, les cantonniers plantaient de tous côtés des mâts tricolores auxquels ils clouaient, les hampes cachées par les écussons, des trophées de petits drapeaux également tricolores. Ils tendaient, d’une maison à l’autre, de chaque côté de la grand’rue, d’un tilleul à l’autre, sur les promenades, les fils de fer où accrocher les lampions admirables de formes et de teintes différentes. La veille du « quatorze », — on ne disait même pas le quatorze juillet, il n’y avait vraiment qu’un « quatorze » dans toute l’année, — il y eut les salves d’artillerie : un tout petit canon, juché sur un tertre planté de sapins autour desquels bourdonnent les hannetons, que l’on bourre jusqu’à la gueule d’un peu de poudre et de nombreuses mottes de terre fraîche, et qui fait son possible pour ébranler, en toussant, les vitres des maisons les plus proches. Un quart d’heure de suite, en même temps, on sonna les trois cloches. Ce fut à n’en plus entendre les hannetons.
Puis, le matin, toute la ville fut en fête. Les pompiers allèrent au tir : ils ne se servent de leurs fusils que ce jour-là. Mais rien que cela suffisait à répandre dans l’air comme une odeur de guerre, d’héroïsme, de gloire. Les messieurs sortirent, de noir vêtus, et coiffés de chapeaux à quelques reflets. Ils se rendaient à la mairie. C’étaient les personnages officiels. On vit le juge de paix, le receveur de l’enregistrement, les deux commis des contributions indirectes que l’on appelle, les autres jours de l’année, les « rats de cave ». Des gamins les suivirent. Ils suivirent aussi M. Menestreau, qui ne leur faisait plus peur, parce qu’il n’était pas habillé comme de coutume et qu’il n’avait point sa canne.
Ce fut tout juste si l’on ne fut pas étonné de ne pas voir, parmi eux, le Louis. Le Louis était un enfant du pays, dont la plupart de ses concitoyens pouvaient être fiers. Nous laissons de côté, bien entendu, les mauvaises langues. Le Louis aurait pu aller, lui aussi, devant le buste de la République, présenter ses respects à M. le Maire.
C’était une chaude journée où l’on ne vit, dans le grand ciel bleu, que de minuscules nuages blancs. Des hirondelles passèrent, rapides comme des flèches, mais, avec leurs ailes ouvertes, elles ressemblaient, bien plutôt, à des arbalètes qui soudain, prises du désir fou de voir elles aussi le monde, s’étaient échappées des mains des tireurs.
Il ne put pas encore décider Marguerite à sortir l’après-midi.
— Je suis mieux ici, à l’ombre ! dit-elle. Va-t’en donc avec ton père.
Le vieux Clergot mit sa plus belle blouse et ses plus beaux sabots. Il fallait être à la hauteur de la situation. Il se disait :
— Certainement, mon Louis est bien habillé. Mais moi, quand je veux, je ne suis pas mal non plus.
Ils descendirent ensemble la route d’Avallon, et ils arrivèrent aux Promenades.
Si tout le monde avait été vêtu de noir, on aurait pu dire, sans exagération, que les murs de l’enceinte intérieure étaient « noirs de monde ». Mais il y avait des jupes, des pantalons de bien des couleurs. Il fallait voir aussi quelques femmes des villages d’alentour qui, n’ayant point d’ombrelles, s’abritaient sous de larges parapluies de cotonnade bleue.