Elle eût été embarrassée d’en dire plus long. Heureusement, c’était au tour de la fanfare municipale de faire du bruit. Il y avait des instruments bizarres dont jamais on ne saurait les noms. Des vieux se poussaient du coude, en disant :

— Vous voyez le fils Pillon ? Eh bien ! c’est du « trombole » à coulisses qu’il joue.

On écoutait. On applaudit. On essayait de lire, sur les cartons des musiciens, les titres des morceaux. Mais presque tous les yeux dévisageaient le chef de fanfare, qui jouait du piston de la main gauche et, de la droite, battait la mesure. Le vieux Clergot dit à son fils :

— J’aurais eu beau étudier toute ma vie. Jamais je ne serais arrivé à en faire autant.


Ils n’avaient pas le temps de s’ennuyer. Pourtant les jours se suivaient, tous pareils, comme ils en ont l’habitude dans les petites villes où la monotonie et le calme s’assoient sur les vieux bancs de pierre et se promènent, à pas lents, par des chemins silencieux et des ruelles sombres. Mais ils vivaient là, si bien chez eux, — puisque jamais les deux vieux ne pénétraient dans leur chambre, — et tellement en plein air, tout près des bois, qu’ils connaissaient, dans la paix, une béatitude complète. Quelquefois, emportant leur clef et fermant leur fenêtre, ils partaient, pour deux ou trois jours, excursionner dans les environs. Ils voyaient des villages coiffés de toits de chaume et des vieillards, assis au soleil, coiffés, l’après-midi, de bonnets de coton. Tantôt ils escaladaient des rochers, tantôt il fallait qu’ils se retinssent à des buissons pour ne pas glisser dans des ravins au fond desquels flânaient des ruisseaux à écrevisses, bondissait une rivière pleine de truites. Ces jours-là n’étaient pas gais pour M. Menestreau, dont la sympathie pour le Louis n’avait fait que s’accroître. Ses visites étaient devenues presque quotidiennes, et les deux vieux étaient très flattés de recevoir chez eux le commissaire de police. Marguerite disait toujours :

— Le lit n’est même pas fait. Alors, vous voudrez bien, monsieur, vous asseoir ici.

Et c’était dans la pièce des vieux qu’elle lui offrait une chaise. M. Menestreau, peu à peu, perdait de sa gravité, de sa dignité. On avait entendu de lui des phrases bien senties sur Paris, où il avait fait, comme sous-officier de cavalerie, une partie de son service militaire qui n’avait guère duré que vingt-cinq ans. Il en arrivait aux bons mots, aux calembours, et il abordait les grosses plaisanteries à deux sens, mais avec un peu de crainte. Qu’en penserait une jeune femme distinguée comme l’était Marguerite ? Car il n’était pas sûr que, comme on a l’habitude de le répéter, « elles fussent toutes les mêmes ».

Les deux vieux savaient maintenant en quoi consiste le bonheur. Ils n’avaient pas cessé de travailler, parce que ce n’est pas en se reposant, — lorsque l’on a le goût, le besoin de s’occuper enracinés dans le corps, — que l’on peut être heureux, mais ils pouvaient boire du bon vin, manger de bonne viande, à leur suffisance, défier l’avenir, et attendre en toute confiance la vieillesse définitive qui s’avançait vers eux et n’allait pas tarder à les toucher du bout de son bâton. Jamais le Louis ne les laisserait manquer de rien.

Un matin qu’elle était à la boucherie, la mère Clergot se trouva nez à nez avec la mère Labussière, celle dont le fils était cuisinier à Paris. Elles se connaissaient depuis longtemps, depuis toujours, eût-on pu dire, bien que n’habitant pas le même quartier. La mère Labussière dit :