Mais en lui s’opérait une transformation que j’étais loin de soupçonner.

VII

Peut-être sa mère y fut-elle pour quelque chose ? Je n’en sais rien.

Mme Dumas ne faisait point partie du groupe des femmes pieuses que l’on rencontrait plus souvent à l’église ou à la chapelle des sœurs que chez elles. Les nécessités de la vie, surtout depuis la mort de son mari, l’obligeaient à quitter le moins possible sa boutique. Mais elle ne manquait pas de fermer sa porte, le dimanche, pour assister à la messe et aux vêpres. En semaine elle s’associait par la pensée à celles qui, plus libres, avaient le bonheur de pouvoir réciter en commun le Rosaire devant la statue de Notre-Dame de Lourdes et faire chaque vendredi l’exercice du chemin de la croix.

De beaucoup de manières notre maison était en quelque sorte une succursale de l’église.

Mon père étant sacristain, il ne se passait pour ainsi dire pas de jour que soit le curé-doyen, soit le vicaire ne vinssent frapper à la porte pour annoncer un baptême, un enterrement, un mariage ; souvent ils s’arrêtaient, prenaient une chaise et restaient longtemps à causer avec ma mère. C’étaient aussi des gens qui venaient, à toute heure du jour, se renseigner sur les offices, quand par exemple ils avaient entendu, la veille au soir, les cloches sonner un glas : c’était un enterrement pour le lendemain matin, et il y avait de ce fait une messe supprimée, soit celle du vicaire, soit celle du doyen.

Ma mère faisait partie du groupe des femmes pieuses à qui il ne suffisait point d’assister le dimanche à la messe. Et ce n’étaient ni les crucifix, ni les bénitiers, ni les images de sainteté qui manquaient chez nous. Sur le manteau de notre cheminée il y avait deux statuettes de la Vierge et de saint Joseph, et sur le coin d’une petite table de nombreux livres de piété. Ma mère savait nettement différencier le bien du mal. Elle n’ignorait point que ce fût un péché de jurer par « sacristie ! » au lieu de « sapristi ! » Chaque année, des voisines venaient se renseigner auprès d’elle sur la façon d’accommoder les plats le Vendredi saint ; celles qui emploient le beurre encourent la colère de Dieu. Elle savait qu’il est nécessaire de réciter sa prière le matin en se levant et le soir avant de se coucher ; qu’il ne faut pas se mettre à table sans faire le signe de la croix, parce que c’est à Dieu, et à lui seul, que nous devons de nous asseoir devant la nourriture : que chacun de nous est continuellement guetté par le démon contre les attaques duquel le protège son ange gardien. Elle parlait du ciel, du purgatoire et de l’enfer comme de pays dont elle eût connu les moindres accidents, et plus d’une fois je frissonnai à l’évocation terrible de Lucifer siégeant, le trident à la main, dans des régions souterraines emplies des lamentations et des cris de haine des damnés. Elle ne cessait de me diriger dans la voie du bien. C’était mal de courir avec les petites filles, mal d’assister aux bals publics et de regarder danser, mal d’entrer dans l’église sans prendre de l’eau bénite, mal de dire « le curé » au lieu de « Monsieur le curé », mal de prononcer de gros mots comme faisaient les élèves de l’école communale, mal de trop boire et de fumer, et après cela elle me reprochait de n’être pas comme les autres !

Depuis un an j’étais enfant de chœur, et depuis six mois j’apprenais le latin. Dans une petite ville personne n’ignore ce que cela signifie : le latin est la langue de l’Église. Le moment venu je partirais donc pour le séminaire. On ne m’avait pas demandé si cela me convenait.

Or, quelques soirs après la Toussaint de cette même année, ma mère me dit, comme nous nous mettions à manger la soupe :

— Mme Dumas est venue me voir tout à l’heure. Elle voudrait qu’Albert soit enfant de chœur. Il paraît que c’est lui qui en a parlé le premier. Elle dit qu’il fera tout son possible pour apprendre.