J’en fus étonné. Il n’y avait pas encore tout à fait un an qu’il était sorti de l’école communale. Il était arrivé chez les frères avec la certitude de sa supériorité sur nous qui étions officiellement des enfants pieux puisque chaque matin nous récitions en commun la prière. Il avait donc changé sans que je m’en fusse aperçu ? Cela m’eût d’ailleurs été impossible, puisque je ne le fréquentais pas, tout en m’abstenant de me moquer de lui : mes rires ne se seraient-ils pas retournés contre moi ? Mais je ne pouvais admettre qu’il se rapprochât de moi.
Je dis avec orgueil :
— Lui, apprendre les réponses de la messe ? Il est bien trop bête pour ça !
Ma mère ne manqua point de me réprimander.
— Ce n’est qu’au bon Dieu, dit-elle, qu’on doit l’intelligence que l’on a. Et il ne nous tiendra compte plus tard que de notre bonne volonté et des efforts que nous aurons faits pour le bien servir. Puisque Albert demande à être enfant de chœur sans que personne lui en ait parlé, c’est qu’il a été touché par la grâce. Car ce n’est bien sûr pas l’instituteur qui a pu lui mettre cette idée dans la tête. Avec du travail on arrive à tout, et il apprendra à servir la messe aussi bien que toi, et peut-être mieux, car tu ne te tiens guère bien. Demain j’en dirai un mot à M. le curé.
En ce qui me concernait, elle avait raison. Moi qui n’ai jamais su ce que c’était que la piété, je baignais de toutes parts dans une atmosphère religieuse. Sans doute n’étais-je pas, à neuf ans ni à quatorze, un précoce incrédule, et je n’aurais contesté l’existence de Dieu, ni de ses saints, ni des anges, ni même du démon : mais il m’était impossible d’avoir de ces élans affectueux qui vous font tomber à genoux, les mains jointes devant le visage soudain inondé de larmes. Sans trembler d’effroi je servais la messe, et, sans être persuadé de la sublimité d’une vocation que je ne sentais pas, j’apprenais le latin. Je n’en eus que plus de mépris pour Berlâne. Il n’était pas intelligent : il ne lui manquait vraiment plus que de devenir pieux.
Mais ce fut bien pis quand, quelques jours après, ma mère dit :
— Il paraît qu’Albert voudrait aussi apprendre le latin.
Elle rayonnait : c’était une vocation de plus — en comptant la mienne, — dans le canton. C’était pour elle le dernier coup de la grâce. Pour moi ce fut le coup de grâce. Ainsi, maintenant, j’allais l’avoir toujours auprès de moi ? Nous étions une cinquantaine d’élèves à l’école des frères. Il deviendrait peut-être bientôt, — dès la première vacance, — un des six enfants de chœur. Et tout de suite — car je ne doutais pas que « Monsieur le curé » n’acceptât, — il allait être, avec moi, le seul qui apprît le latin ? Il allait s’attacher à mes pas, comme mon ombre. D’un pied léger il s’engageait dans cette voie où l’on m’avait poussé par les épaules. Quel imbécile, décidément !