Nous prenions nos leçons dans la chambre qu’occupait au presbytère l’abbé Bichelonne, le vicaire. Il avait l’accent auvergnat. Là-bas surabondance, ici disette de vocations : le diocèse de Clermont-Ferrand prêtait chaque année à celui de Nevers quelques jeunes prêtres.
Berlâne faisait un petit détour pour me cueillir en passant : je suis sûr qu’il n’aurait pas reculé devant une lieue. La première fois que nous prîmes contact — il y avait juste un an qu’il était arrivé chez les frères, — il me dit respectueusement :
— Je suis heureux de ce que maintenant nous nous allons être ensemble.
Qu’est-ce qui me retint de lui répondre :
— Eh bien, moi, je ne le suis pas !
Fut-ce manque de cruauté ? Ou que, malgré moi, cette marque de déférence me toucha ? Je n’en sais rien. Mais je gardai le silence. Ma supériorité sur lui m’en donnait le droit. Il attendit, comme l’année dernière dans la cour de l’école. Quoi ? Une bonne parole, sans doute. J’évitai de le regarder. Sinon je n’aurais peut-être pas pu m’empêcher de lui répondre :
— Moi aussi.
Mais je ne voulais à aucun prix qu’il se raccrochât à moi comme un chien galeux que tout le monde repousse, ni qu’il s’imaginât, lui dont personne n’acceptait la compagnie, que je pouvais être heureux de le voir auprès de moi : j’avais envie de le renvoyer aux Chovin et à leur boutique. Hélas ! La douceur et la misère m’ont toujours ému. Et tout ce que je pouvais faire, c’était de ne pas répondre.
Le jeudi, jour de la leçon de latin, je partais le plus souvent un quart d’heure plus tôt, quitte à muser sous les sapins, autour de ce petit arbre de la Liberté avec qui j’avais fait connaissance de plus près, depuis l’époque, pas si éloignée pourtant, où j’allais à la salle d’asile. Mes livres et mon cahier sous le bras, pour m’esquiver je profitais d’un moment d’inattention de ma mère. Elle tenait à ce que j’attendisse Berlâne. Elle avait cessé de voir en lui « l’original » qui me ressemblait pour ne plus prendre garde qu’à ses qualités qui n’étaient pas les miennes : l’obéissance et la piété.
Quand nous montions ensemble vers le presbytère, j’affectais de ne pas entendre les questions qu’il me posait de sa voix la plus douce. Je sifflotais comme un homme. Avec lui, seul à seul, j’avais beau jeu à prendre des airs de matamore ! Pourtant, je l’ai bien vu depuis et je m’en doutais alors, ce n’était comme moi qu’un pauvre gamin qui eût été si heureux de rencontrer une vraie sympathie ! Mais je ne voulais pas de la sienne, pas plus que je n’aurais voulu faire plaisir à ma mère en devenant tout à fait obéissant. S’il ne me l’avait pas offerte, peut-être l’aurais-je recherché, qui sait ? Mais non : nous nous ressemblions sur trop de points pour pouvoir nous entendre. Certes, il n’aurait tenu qu’à moi que nous fussions amis : seulement mon orgueil montait bonne garde.