Je préférais, le jeudi, m’acagnarder à lire. Je n’aimais pas à courir dans les bois : des bêtes terribles y devaient habiter. Et je ne pensais ni aux renards ni aux loups. Mais les grenouilles, les crapauds, les lézards, les serpents, d’autres bêtes encore dont jamais je ne saurais les noms, qui remuent dans les ténèbres, au fond des eaux croupies, avec des yeux à fleur de tête, des membres inachevés, et qui venaient me visiter dans mes cauchemars ! Tout au plus allais-je jusqu’aux premiers arbres du bois de la cascade. Quelques minutes j’écoutais l’eau tomber dans le ravin ; je regardais s’étendre devant moi la vaste plaine qui me résumait le monde, et je me hâtais de rentrer, apeuré de sentir la solitude me happer de toutes ses tentacules.

J’avais contracté la manie de disséquer et mes sentiments et ceux que je prêtais aux autres. Il m’en coûtait d’être poli avec les gens que je croisais dans les rues ou trouvais à la maison, et d’exécuter les ordres que me donnait ma mère. J’eus mon orgueil d’enfant, qui me fit me croire pétri d’une autre pâte que ceux de mon âge et même que ces vieilles filles dont les manières et les cancans m’exaspéraient, que ces graves messieurs dont la suffisance me paraissait ridicule.

Je devinais que si tout à coup j’étais redevenu pareil aux autres, — il en était peut-être temps encore ? — c’eût été une trop grande satisfaction pour ma mère : de ce revirement elle n’aurait pas manqué de s’attribuer le mérite ; je ne l’aurais dû qu’à l’efficacité de ses prières et de ses gifles. Et je m’obstinais. Plus j’allais et moins je ressemblais aux autres dont rien, jusqu’à l’âge de sept ans, ne m’avait distingué, et moins je ressemblais à celui que j’aurais pu être. Je me déformais à plaisir et pour ma joie personnelle, une joie plus âpre encore que la saveur de ces grains de raisins que je dérobais à notre treille dès les premiers jours de juillet. J’étudiais mon rôle jusqu’au jour, qui ne tarda guère, où je fus, non plus l’acteur, mais le héros de ma propre vie.

Quelquefois, les jeudis d’hiver, quand je me tenais derrière notre porte, un livre à la main et le nez contre la vitre pour profiter d’un reste de lumière, j’apercevais un enfant de mon âge qui rasait le mur des promenades et regardait du côté de notre maison. Il avait une grosse tête aux yeux étonnés, aux oreilles écartées. Il marchait en battant le briquet, et balançait ses mains comme des choses molles. Je me retirais vite. Sans savoir pourquoi, j’avais aussi peur de lui que d’une bête des bois.

Un jour qu’il rôdait selon son habitude, ma mère à qui je refusais d’obéir s’écria, en me le désignant du doigt :

— Tiens ! veux-tu que je te dise ? Tu n’es qu’un original. Tu es encore pire que lui, car au moins il « écoute » sa mère, lui !

Je ne protestai point, blessé dans mon amour-propre : je n’étais donc pas seul à n’être pas comme les autres ? A huit ans à peine commençais-je à prendre contact avec ma petite ville. Certes, j’allais maintenant un peu plus loin que la salle d’asile, mais les quartiers voisins du nôtre m’en paraissaient effroyablement distants, et je n’osais point traverser la grand’rue. A l’école des frères j’étais encore parmi les petits, et me tenais à l’écart des grands. A plus forte raison ignorais-je les élèves de l’école communale.

En même temps que le nom de mon rival je finis par apprendre qu’il fréquentait cette école et que ses camarades l’y avaient surnommé Berlâne. Je m’applaudis de ce que l’on ne m’eût pas donné d’aussi ridicule sobriquet.

II

Le lundi matin en arrivant à l’école, il fut étonné que l’on y récitât la prière. Quelques-uns d’entre nous étaient agenouillés pour de bon sur les bancs qui font corps avec les tables, mais le bois rude, bien que poli et luisant, leur meurtrissant les os, ils ne cessaient pas de remuer. D’autres, ceux du fond surtout, n’étaient agenouillés qu’à demi. Deux grands en blouse, qu’il trouva très crânes, n’hésitaient pas à se tenir debout, la jambe gauche à peine repliée sur le banc. N’ayant pas encore de place il resta près de la porte.