Nous nous arrêtâmes à midi pour « goûter » à l’abri d’une haie, dans un champ où la neige avait fondu. Il pleuvait un peu. Le ciel était tout gris. Nous allumâmes un feu de bois mort et de balai vert. Nous avions tous du vin, sauf Berlâne qui ne buvait que de l’eau, le vin lui donnant des maux de tête.

Puis nous continuâmes notre tournée. Il recommençait à traîner la jambe, mais il faisait son possible pour ne pas rester en arrière. L’après-midi passa. Le soleil s’était montré vers deux heures. Nous n’avions pas besoin de lui : à marcher on a vite fait d’attraper chaud. Mais, quand il fut cinq heures, nous sentîmes le froid.

En sortant du dernier village, nous nous arrêtâmes à la corne d’un bois pour partager nos œufs. C’était tout de même une bonne journée, puisque nous en eûmes chacun vingt-huit dans notre panier. Cette année, les gens avaient été plus généreux.

Nous nous reposâmes dix minutes parce que nous avions encore une bonne lieue à faire avant d’arriver à la petite ville. Puis Mignard dit :

— A présent nous allons rire.

En effet. Nous mîmes les enjambées doubles en traversant le bois qui n’en finissait plus. Berlâne réussit à nous suivre l’espace d’un demi-kilomètre. Après, ce fut plus fort que lui : il ne pouvait plus respirer. C’est qu’il ne s’agissait pas aujourd’hui de rejoindre Robert et Georges qui s’étaient assis pour allumer une cigarette !

A un tournant nous disparûmes. Il restait tout seul dans le bois envahi par le crépuscule. Il voulut courir, trébucha et tomba sur son panier plein d’œufs.

Nous nous étions arrêtés pour écouter s’il appellerait au secours. Nous n’entendîmes rien. Tout de même nous ne pouvions pas revenir sans lui. Je proposai :

— Si nous retournions voir ?

Je le découvris pleurant à chaudes larmes ses œufs perdus. N’y pouvant résister, je dis aux autres :