Depuis le vingt et un mars le printemps aurait dû être à son poste avec ses dernières perce-neige et ses premières violettes. Mais il venait sans doute de loin, à petites journées, car il y avait encore de la neige dans les bois, le long des sentiers et des haies. Cependant c’était le mercredi de la semaine sainte. Encore trois jours, et ce serait Pâques. Qu’est-ce que le printemps faisait donc cette année ?
Cela ne nous empêcha point de partir vers huit heures du matin, panier au bras, bâton à la main, comme nous avions fait la veille et l’avant-veille. Mignard était notre chef : il allait avoir treize ans. L’autorité qu’il avait sur nous, il la devait non seulement à son ancienneté, mais aussi à ses yeux mauvais et à ses manières brusques. Le plus jeune, c’était Berlâne. Pour la deuxième fois il venait avec nous chercher des œufs dans les villages. C’est une vieille habitude dans nos pays. Nous appelions cela : aller aux rouloires.
Qui en avait fixé l’itinéraire ? Cela remontait peut-être à une époque très lointaine. Le lundi nous parcourions les villages, les hameaux et les fermes disséminés à l’ouest de la petite ville ; le mardi nous allions dans la direction du nord, et le mercredi nous cheminions vers l’est, nous enfonçant davantage, à chaque pas que nous faisions, dans le Morvan.
La tournée du mercredi, la moins fructueuse, était aussi la plus fatigante. Nous visitions des villages très éloignés les uns des autres, et non plus groupés comme ceux du lundi et du mardi sur des terrains fertiles, et nous avions dans les jambes, malgré le repos de la nuit, les kilomètres des deux jours précédents. Déjà, le mardi soir, Berlâne était rendu de lassitude. Nous pensions qu’il ne pourrait pas venir le mercredi, mais il fut exact au rendez-vous. Il se dévouait pour sa mère : les œufs qu’il lui rapportait, elle n’avait pas besoin de les acheter.
Nous ne fûmes pas contents de le voir. Nous avions espéré que, la fatigue l’obligeant à rester à la maison, nous pourrions entre nous cinq nous partager sa part. Comme c’était son droit de venir, nous ne le renvoyâmes point, mais Mignard nous dit :
— On va le faire trimer. Faudra qu’il reste en route.
Nous partîmes. Nous frappâmes en vain à certaines portes. Celles-ci étaient closes parce qu’on travaillait dans les champs, celles-là parce qu’on était pauvre et qu’il est inutile de donner des œufs qui peuvent se vendre. Ici l’on nous demandait de chanter un cantique, et cela semblait tout drôle, de chanter dans cette ferme, la porte ouverte sur la cour boueuse où pataugeaient oies et canards. Là une vieille nous disait, malicieuse sous sa coiffe noire :
— Tenez, mes petits : voilà dix œufs que j’ai mis de côté pour vous ; mais il faudra venir me chercher le plus tard possible pour m’emmener là-haut.
Elle désignait l’église dont on n’apercevait que la flèche lointaine et le cimetière, invisible à cette distance, mais auquel on pense quand même.