— Regarde-le donc ! dit-il.

Je ne le regardais que trop. Mais j’étais leur complice.

C’était surtout à l’entrée de l’église qu’ils l’attendaient. Pour passer sous le tympan de la grande porte, il faudrait qu’il inclinât la croix, trop haute, et cette fois elle ne manquerait pas de l’entraîner pour de bon. Il aurait beau essayer de résister : il fallait être assez fort et en avoir l’habitude. En effet. Si Mignard, en pouffant de rire, ne s’était pas précipité pour le retenir, elle se serait brisée sur les dalles. En même temps — mais bien malgré lui, — il empêcha Berlâne de tomber. Comme si j’avais buté contre quelque invisible obstacle, je me penchai en avant et il me sembla que c’était moi que retenait Mignard.

Nous formions un groupe jaloux de son indépendance. Pour ne point obéir à un code de lois spéciales, nous n’en avions pas moins nos habitudes particulières, et nos manies de caste. C’est ainsi que, je ne me rappelle plus pour quel méfait, Philizot fut mis en quarantaine jusqu’à ce qu’il demandât grâce.

Nous nous racontions les hauts faits des précédentes générations d’enfants de chœur, de ceux qui avaient douze ou treize ans à l’époque où nous n’en avions que cinq ou six et que nous considérions alors comme des géants. Notre plus profond désir était d’arriver comme eux au jour de notre première communion pour porter enfin, au lieu d’une culotte courte, un pantalon noir dont le bas dépasserait notre soutane rouge.

Nous avions notre sacristie : il y avait « celle de M. le curé » et « celle des enfants de chœur ». En vérité nous n’y jouissions que d’un placard, tous les autres étant occupés par des chandeliers, par des vases de fleurs, par différents ornements, par des chapes pliées en deux sur de longues tringles en bois mobiles, par les habits du suisse et de mon père qui avaient un placard pour eux deux. Mais cette sacristie était vraiment la nôtre, tant nous l’emplissions de notre turbulence, parfois de nos querelles. Dans le placard chacun de nous avait, par rang d’ancienneté, sa place attitrée où accrocher ses soutanes noire et rouge et ses surplis. Malheur à celui qui eût prétendu empiéter sur le territoire de son voisin !

Tous n’étaient pas capables de porter le pain bénit : pour ne point faire tomber les deux couronnes, il fallait avoir le tour d’épaules. Mais ceux qui le portaient aidaient à le couper en petits morceaux avant qu’il fût distribué, et non seulement ils en mangeaient à satiété, mais ils en bourraient leurs poches. La plupart du temps ce n’était que du pain très ordinaire, et pareil à celui que nos mères nous envoyaient prendre chez le boulanger. Mais nous le considérions comme infiniment meilleur. Aussi était-ce à qui « porterait » le plus souvent le pain bénit. Et quand les deux plus jeunes tentaient de faire valoir leurs droits, ils en entendaient de belles !

Les deux plus anciens étaient spécialement chargés le premier de l’encensoir, le second de la navette d’encens. Les quatre autres attendaient que leur tour vînt. Nous admettions généralement et volontiers qu’il fallût être doué d’aptitudes exceptionnelles pour encenser, les jours de grande fête, à Magnificat, monsieur le curé, le vicaire et le peuple.

Aux enterrements, aussitôt prononcé sur le bord de la fosse le dernier Requiescat in pace, nous rentrions dans l’église et nous nous précipitions vers le chœur pour y éteindre nos cierges qui avaient brûlé durant toute la cérémonie. Car chaque membre du « clergé » avait droit à son cierge qu’il emportait chez lui. Nous épargnions ainsi peut-être un millimètre de cire, mais nous pensions réaliser d’importantes économies.

Mais nos grands jours étaient ceux des « rouloires ». Et ce fut à cette occasion que nous jouâmes à Berlâne un autre bon tour.