Les quatre autres, Mignard, Fèvre, Chicard et Philizot, se moquaient de lui : il n’y faisait pas attention.
Je ne pouvais prendre ouvertement parti pour eux, encore moins pour lui. Je les laissais dire et faire, les approuvant de clins d’yeux et de sourires discrets. Peu m’importait que ma position fût fausse.
Ils lui jouèrent — nous lui jouâmes, devrais-je dire, — deux bons tours.
Il y avait trois croix : l’une à manche de bois, la moins lourde ; l’autre toute en métal nickelé, qui pesait davantage : la troisième en bronze doré, que seuls les plus forts pouvaient porter. Nous ne la prenions que lors des processions de la Fête-Dieu et des enterrements de première classe. Berlâne était enfant de chœur depuis neuf mois — il entrait dans sa dixième année et il était toujours le même : petit, maigre et faible, — lorsqu’en juillet une vieille dame mourut. Elle habitait, presque hors de la petite ville, une grande maison bourgeoise entourée d’un vaste jardin, d’un parc et de bois. Mignard, le plus ancien de nous six, n’attendait, eût-on dit, que cette occasion. Berlâne avait trouvé moyen de ne pas porter la croix de bronze pour la Fête-Dieu : cette fois il n’y « couperait pas ». Mignard ne comprenait qu’une chose : puisque Berlâne gagnait autant que nous, il devait fournir la même somme de travail, sinon il n’avait qu’à céder sa place à un autre. A douze ans Mignard était socialiste, mais brutalement et sans le savoir.
Nous allâmes chercher le cadavre de la vieille dame à l’autre extrémité de la ville. La coutume était qu’au retour on s’arrêtât au bas de la rue escarpée qui monte à l’église pour permettre aux hommes qui portaient le cercueil de souffler et de s’éponger le front : surtout au mois de juillet.
Certainement Berlâne devait s’y attendre ; à un geste que fit Mignard, il s’approcha, obéissant. Mignard lui passa sur l’épaule la courroie à godet de cuir, et de nouveau le cortège s’ébranla.
Comme entraîné par le poids de la croix qu’il avait légèrement penchée, Berlâne oscilla, puis réussit à reprendre son équilibre, et il me sembla que j’oscillais avec lui. Je ne respirai que quand je vis qu’il n’était pas tombé. Il marchait, s’agrippant à la croix comme à quelque chose de solide et de fixe qui lui servît de point d’appui quand, au contraire, c’était elle qui comptait sur lui pour rester droite, et il me semblait que je m’y cramponnais en même temps que lui. Tout de suite il fut couvert de sueur, et mon front et mes joues se mouillèrent d’angoisse. Il grimpait vraiment le long de la montée de l’âpre calvaire. Il y allait de son honneur d’enfant et de la tranquillité de sa mère. S’il était incapable de porter cette croix, sans doute pensait-il qu’il serait rayé de la liste des enfants de chœur. Ses talons martelaient le sol dur. Chaque pas qu’il faisait me torturait. J’aurais voulu lui prendre son fardeau, mais le respect humain m’en empêcha : les quatre autres se seraient moqués de moi.
Ils avaient du mal à contenir leur joie. Philizot me poussa du coude.