C’était dur pour lui. Il lui fallait penser non seulement à ses leçons et à ses devoirs de latin et de l’école, mais aussi à ses répons au milieu desquels il s’embrouillait. Dans le Confiteor, d’une longueur invraisemblable pour lui, il perdait pied, faisant passer les saints Pierre et Paul après le bienheureux Michel archange. Moi, vieux routier, qui depuis un an avais servi plus de quatre cents messes, — une chaque matin, très souvent deux le dimanche et les jours de fête, — je faisais avec lui mon abbé Bichelonne, frappant du pied quand il se trompait, tâchant de rouler de gros yeux. J’aurais été heureux de le faire pleurer : je n’y réussissais pas. Il me regardait et me disait :
— Ce n’est pas ça ? Je vais recommencer.
Je lui répondis plus d’une fois :
— Non, ce n’est pas la peine. Tu ne sais rien. Va-t’en et tâche de mieux apprendre pour après-demain.
Il tournait sur lui-même et autour de moi avant de partir. Je suis sûr qu’il avait envie de me demander :
— Au moins, tu n’es pas fâché ? Je fais tellement ce que je peux !
Je le savais bien, et j’en étais touché, mais je feignais de l’ignorer. Qu’il pût être enfant de chœur — à l’église nous nous faisions chacun une centaine de francs par an, — c’était une bonne aubaine pour sa mère qui ne gagnait pas grand’chose.
Enfin, plus vite que je n’aurais pensé, le jour arriva où il fut en état de servir la messe. Il n’avait pas de respect humain. Moi aussi bien que les autres enfants de chœur, — nous étions six y compris Berlâne, — nous affections de n’être point émus par le sens mystérieux des cérémonies. Chez moi, qui apprenais le latin, il pouvait y avoir en apparence quelque contradiction. Je le sentais parfaitement, mais j’aurais voulu que tout le monde se rendît compte que vraiment je n’avais pas cette vocation que l’on avait cru devoir me découvrir. Tout le temps que durait la messe, nous regardions à droite, à gauche ; en récitant le Confiteor, nous battions sans conviction notre coulpe ; en passant devant le tabernacle, nous escamotions les génuflexions.
Mais Berlâne ne s’était pas en vain progressivement rapproché du chœur. Des bancs placés au fond de l’église, où se tenaient les élèves de l’école communale, il était venu s’asseoir sur ceux des frères, dans la chapelle de la Vierge, qu’enfin il avait quittée pour pénétrer dans le Saint des Saints. Pour lui quelle joie spirituelle ! Modestement il baissait les yeux. Non content de ployer le genou, il inclinait la tête. Il se frappait la poitrine comme peur prendre à témoin de sa confusion tous les saints du Paradis, la vierge Marie et Dieu. Le groupe des femmes pieuses l’admirait, disant :
— C’est un petit saint.