Je regardais Berlâne. Attentif aux paroles du vicaire, il ne tressaillait pas comme moi d’impatience. Rien ne manquait à son bonheur. Maintenant c’était sa tranquillité qui m’exaspérait.

Un an avant lui je fis ma première communion, au mois de mai. Et en octobre je partis pour le petit séminaire où il devait me rejoindre l’année suivante. Enfin j’allais donc être délivré de lui pour quelque temps !

X

Non : je n’en menais pas large ! Abandonné à mes propres ressources, pour faire le fanfaron je n’avais plus Berlâne auprès de moi.

J’avais fini par m’illusionner sur moi-même. De le voir si obéissant à tous, j’étais arrivé à me considérer comme un foudre de guerre, de le voir si pieux, à me croire un cerveau d’homme libre. Maintenant qu’il me manquait, je me retrouvais tel que je n’avais jamais cessé d’être.

A l’entrée du petit séminaire, la voiture me déposa comme un colis, sous les murs de la chapelle, au milieu d’une espèce de cour dont aucune barrière n’interdisait l’accès. Des marronniers — j’en retrouverais donc partout ? — laissaient tomber en même temps leurs derniers fruits mûrs et leurs premières feuilles mortes. Je n’étais pas de voiture descendu seul, mais déjà les autres s’éparpillaient dans toutes les directions. J’en suivis quelques-uns au hasard pour aboutir à une autre cour fermée, celle-ci, de tous côtés. Je découvris le petit séminaire avec ses deux étages et ses toits mansardés. Je voulus m’habituer aux visages et aux manières de ceux que je voyais aller et venir autour de moi : j’y renonçai. J’en aperçus qui devaient être comme moi des nouveaux et avec qui j’aurais pu lier conversation : ils me paraissaient inabordables. Tous formaient des groupes. Si j’avais eu Berlâne à mes côtés, pour la première fois de ma vie j’aurais vraiment causé avec lui. Peut-être même, dans le désarroi où n’eût pas manqué de le jeter lui aussi ce brusque éloignement de notre pays, nous serions-nous juré une éternelle amitié.

Je m’ennuyai longtemps. Mes pensées se suivaient avec cette mélancolie monotone des lits alignés au dortoir sous leurs couvertures grises, quand il pleut à trois heures de l’après-midi sur les ardoises. Je n’avais pas l’habitude de la vie en commun. Par timidité mélangée d’orgueil, dans mon pays je m’isolais.

Pareil à un mouton que le chien mord au jarret pour qu’il rejoigne le troupeau, je me tenais à l’écart tout en étant obligé de me mêler aux groupes de ceux qui jouaient de grand cœur. Divisés en deux camps, ils se renvoyaient balle ou ballon à coups de galoches ou d’échasses. Je me tenais toujours au dernier rang, non par peur de recevoir des coups, mais parce que ces jeux bruyants me semblaient sauvages : les plus impétueux, les chefs, avaient des échasses bardées de fer.

Je me liai avec Autissier qui me paraissait être beaucoup plus grand que moi, bien que nous fussions du même âge et qu’ayant commencé très tard à apprendre le latin il vînt d’entrer en septième : il y était avec des gamins dont le plus âgé avait trois ans de moins que lui. Parmi eux il avait vraiment l’air d’un « grand » et moi qui étais en quatrième je me considérais auprès de lui comme un élève de septième : on aurait dit que, moi aussi, j’eusse trois ans de moins que lui. La vocation à l’état ecclésiastique ne lui était venue qu’un peu avant sa première communion. Tout de suite le vicaire de son pays — Saint-Pierre-le-Moutier, — lui avait donné les premières leçons. On le disait assez intelligent pour passer, en six mois, de septième en cinquième.

En attendant, nous nous promenions ensemble, comme deux philosophes, à la récréation du matin. Je l’écoutais me parler de la ville où il était né.