Elle possédait une église du XIIe siècle, les restes d’un cloître et de remparts du XVe et quelques vieilles maisons. La grande ligne de Paris à Clermont la touchait en passant et, pour baigner ses murs, l’Allier n’aurait eu qu’à légèrement détourner son cours.

Plusieurs fois Autissier était allé à Moulins. Il en connaissait la cathédrale aux deux grandes flèches, qu’en voit de loin, la tour Mal Coiffée, le Jacquemart et les vieilles maisons plus nombreuses qu’à Saint-Pierre-le-Moutier. Il avait entendu sonner les trompettes du régiment de chasseurs à cheval, et il me parlait avec enthousiasme de leurs shakos, de leurs dolmans bleus et de leurs pantalons rouges à basanes.

Il rêvait d’être lui-même un jour chasseur à cheval. Alors, pourquoi donc était-il venu au séminaire ? Espérait-il pouvoir tenir d’une main le bréviaire, et le sabre de l’autre ? Pour l’instant, cela ne nous inquiétait ni lui, ni moi. Je pensais seulement que j’étais beaucoup moins avancé que lui.

Il n’y avait chez nous qu’une église trop neuve, bâtie dix ans avant ma naissance. J’en trouvais trop clairs les vitraux et les fenêtres trop larges. Pas une de ces vieilles maisons pittoresques que j’aimais pour les avoir vues en images. Pour la première fois, en octobre, j’avais traversé une toute petite partie de Nevers, et je me disais que Moulins, que je ne connaissais pas, devait être bien mieux. Pour venir jusqu’ici, c’était la deuxième fois que je fusse monté dans un train après avoir roulé une heure et demie en diligence, et je m’étais senti pénétré d’admiration pour tous les employés de chemins de fer, depuis le dernier homme d’équipe jusqu’aux chefs de gare, sans oublier le mécanicien. Souvent j’avais rêvé au bonheur de ceux qui n’ont que quelques pas à faire pour venir s’accouder aux barrières des gares ; ils entendent arriver les trains avant d’avoir vu d’eux autre chose que de la fumée. Puis la locomotive apparaît avec son large poitrail et son long cou. On ne voit pas ses pieds ; elle préfère se servir de roues. Mère imposante des wagons qu’elle entraîne, ils la suivent, comme de petits veaux leurs mamans vaches.

Ils défilent en bon ordre, ne s’arrêtent pas toujours et font beaucoup de bruit en passant. On entre dans l’intimité des employés, dont on finit par ne plus avoir peur. Le jour où l’on réussit à donner au chef de gare une poignée de main doit être marqué d’un caillou blanc. Et Autissier connaissait le chef de gare de Saint-Pierre-le-Moutier.

Nous nous promenions donc ensemble à la récréation du matin. Les autres nous regardaient tourner comme deux chevaux au manège, deux chevaux des chasseurs de Moulins. Le reste du temps, il n’hésitait pas à se lancer dans la mêlée, au premier rang, parmi les plus enragés.

J’étais au supplice quand il me fallait traverser sous les regards des autres l’étude ou la chapelle dans toute sa longueur. Mes bras ballants m’embarrassaient. Il m’arriva de trébucher d’émotion. J’attendais avec anxiété le mercredi, jour d’instruction religieuse à la chapelle pour les classes réunies de quatrième, cinquième, sixième et septième.

Je tremblais à l’idée que l’on pût m’interroger au milieu de cette assemblée : même les petits de septième m’en imposaient. Le jour où je dus me lever à l’appel de mon nom, mes dents s’entrechoquèrent. En classe même, où nous n’étions qu’une quinzaine, il me fallut plusieurs mois pour m’habituer à répondre en public. J’en arrivais à bégayer comme Berlâne. Et l’on m’eut vite fait une réputation d’ours, d’original, de pas-comme-les-autres, pour parler comme ma mère.

Je pensais :

« Eh bien, qu’est-ce qu’ils diront de Berlâne ! »