Et j’attendais avec impatience la prochaine rentrée d’octobre.

Mais je le retrouvai avant, lors des vacances de Pâques. Je me rattrapai sur lui de ma contrainte et de mes humiliations de six mois. Non sans morgue, je lui parlai du froid qu’il fallait endurer, des jeux terribles auxquels nous nous livrions corps et âme, des études difficiles, de certains élèves redoutables et de professeurs pas commodes. A m’en croire, j’avais eu raison de tout et de tous. Je lui décrivis le dortoir comme une grande salle glaciale et sombre, éclairée seulement par deux veilleuses et jamais chauffée, où les plus hardis sortaient de leur lit à deux heures du matin pour tirer des oreilles, pincer le nez de ceux qui ronflaient trop fort et même des paisibles dormeurs. Il me demanda comment était construite la chapelle !

Sa tranquillité m’irritant, je forçai encore la note, mais aller au petit séminaire faisait partie de sa conception de la vie. Et je me demandais si ce n’était pas là qu’il serait dans le seul milieu qui lui convînt. Au fond, j’étais confus qu’il m’écoutât comme je faisais moi-même d’Autissier : avec respect.

Trois autres mois passèrent après la rentrée. Nous pensions tous au beau jour de la distribution des prix, qui serait celui du départ des grandes vacances. Encore aujourd’hui je ne m’en souviens pas sans fièvre, et souvent la nuit j’en rêve. Dans ma malle que je ferme et ficelle, dans des caisses que je cloue maladroitement, je me revois empilant mon linge, mes livres, tout ce qui m’appartient, courant de la case aux chaussures à la chapelle, où j’ai oublié mon Graduel et mon Vespéral. Nous nous bousculons dans les escaliers, mais déjà nous ne nous connaissons plus : chacun de nous pense à son pays qu’il va retrouver pour deux longs mois. Sur les ardoises et sur la poussière que nous piétinons, il y a le grand soleil de juillet. Toutes les fenêtres sont ouvertes, comme des portes de cages d’où les oiseaux vont s’envoler.

La distribution des prix me laissait à peu près indifférent : déséquilibré, j’avais mal travaillé. Je m’étais tenu dans une honnête médiocrité. Ce ne fut pas sans étonnement que je m’entendis appeler pour le premier prix d’instruction religieuse, — pourtant avais-je assez tremblé lors des interrogations, et la piété n’était pas mon fort, — et pour deux ou trois autres accessits. Puis, après un Te Deum chanté à pleine gorge à la chapelle sans le secours de nos antiphonaires emballés de la veille, en route sur la grand’route qui conduit à Nevers.

XI

Quelques mois auparavant je songeais, avec une joie ironique et mauvaise, à la rentrée d’octobre. Mais quand ce ne fut plus qu’une question de jours, quand la dernière nuit de septembre eut été emportée par le vent qui soufflait avec rage et que le premier matin d’octobre fut dénoncé par la gelée blanche sur l’herbe, je fus envahi d’une grande mélancolie : que pouvait me faire, à présent, que Berlâne partît en même temps que moi ? Je m’occupais bien de lui, en vérité !

Je revis les deux mois que j’avais passés à courir partout, sauf en ville, où je me montrais le moins possible et presque toujours seul, tant il m’en coûtait de supporter la compagnie de Berlâne : l’expérience que j’en avais faite aux vacances de Pâques me suffisait.

J’étais tout de même obligé de le voir de temps en temps, soit qu’il vînt me surprendre avant que je fusse parti pour la promenade, soit que ma mère me dît :

— Va donc chez Albert. Ce n’est pas lui, pour sûr, qui te donnera de mauvais conseils. Je me demande ce que tu trouves de si intéressant à traîner toujours seul dans les bois.