Ces jours-là étaient pour moi marqués d’un caillou noir.
Je le voyais aussi le dimanche à la grand’messe et aux vêpres, vêtu de sa soutane rouge d’enfant de chœur, plus pieux que jamais. Au mois de mai dernier, il avait fait sa première communion.
Quelquefois enfin, il venait avec le vicaire me prendre. Tandis qu’ensemble ils parlaient religion, j’écoutais les guêpes bourdonner autour des grandes digitales qui poussent dans les clairières où les charbonniers jadis ont tassé leurs meules. L’abbé Bichelonne me disait :
— Sais-tu qu’Albert a fait beaucoup de progrès depuis ton départ ? Je crois que maintenant il est aussi fort que toi.
J’essayais de sourire, tout en souffrant à penser que c’était peut-être vrai. L’abbé trouvait-il que je n’avais pas eu assez de prix ? Eh bien, dès la rentrée on allait voir !
Il s’en fallait pourtant que j’attendisse ce jour avec la même impatience que Berlâne : au contraire. Lui, plus nous nous rapprochions de la date et plus son visage s’illuminait. Tout étonnée, sa mère me répétait :
— Je n’y comprends rien. On dirait qu’il est heureux de me quitter.
Lorsque nous fûmes tous les deux dans la diligence, sa joie me fit mal. Il n’avait donc pas de cœur ? Il ne voyait donc pas sa mère agiter son mouchoir ? Il ne pensait donc pas qu’avant de le remettre dans sa poche elle s’en essuierait les yeux ? Quand je me rappelais mon premier départ, quand aujourd’hui encore, sentant la vie inexorable tirer sur moi comme avec une corde le bûcheron sur un arbre qui lui résiste, j’avais les larmes au bord des paupières, et que je le regardais, lui, assis en face de moi, j’avais des envies de le gifler, de le griffer, de le mordre. Et il eut l’audace de dire :
— Enfin, nous voici partis !