— Madame, voulez-vous qu’Albert vienne s’amuser avec nous ?

C’était l’après-midi d’un jeudi d’octobre, le deuxième après la rentrée des classes. Assis près de la cheminée où deux bûches se consumaient lentement, Berlâne rêvait à vide, le menton appuyé sur la paume des mains.

— Mais certainement, monsieur Georges ! dit Mme Dumas. Je ne demande pas mieux : cela le distraira. Regardez-le donc ! Il est là à s’abâtardir au coin du feu. Mais il est vraiment mal habillé pour sortir avec vous. Je vais lui donner son autre blouse noire.

— Vous n’y pensez pas, madame ! répondit M. Georges. Pour jouer on est toujours trop propre.

La porte de la salle à manger restée entr’ouverte, Mme Dumas était assise à son comptoir, attendant les clients. M. Georges ne venait rien acheter, mais elle était plus heureuse que s’il lui avait pris d’un seul coup pour un louis de mercerie. Ce gamin de dix ans, qu’elle appelait M. Georges, était le fils cadet des Labrosse, bourgeois qui se fournissaient chez elle. Elle était leur humble servante, comme de tous ceux qui voulaient bien lui donner leur clientèle : même dans une petite ville on n’a entre les commerçants que l’embarras du choix. Georges venait en éclaireur de la part de Robert, son aîné. Je ne les aimais ni l’un ni l’autre. Comme Berlâne et moi, ils étaient élèves de l’école des frères ; ils se distinguaient parmi les moins appliqués à l’étude et les plus turbulents dans la cour des récréations. Leurs deux camarades intimes, les fils Rouget, étaient, au commencement du mois, partis pour le lycée. Et ils restaient seuls, désemparés et s’ennuyant. Alors ils avaient pensé à leur plus proche voisin. Ou, plutôt, c’était leur mère qui avait dû leur dire, les voyant comme deux corps sans âme :

— Allez donc inviter ce pauvre Albert.

Mme Duras considéra que c’était un grand honneur pour elle, en la personne de son fils. Elle déplorait qu’il restât toujours seul, et elle souffrait à la pensée qu’il fût si déshérité que personne ne tînt à rechercher sa compagnie.

Il se leva. Pourtant, lui non plus, il ne les aimait pas, les deux Labrosse. Ils étaient de ceux qui, l’hiver précédent, lui avaient lancé des boules de neige en criant : « Sur Berlâne ! » Mais, puisque sa mère le lui ordonnait, sans protester il suivit « Monsieur Georges » comme un petit domestique.

Les deux maisons se touchaient presque, mais qu’elles étaient différentes ! Qu’il y avait loin de l’humble boutique à la demeure des Labrosse avec ses deux étages ! Au rez-de-chaussée, les trois fenêtres du salon donnaient sur la grand’rue. Que de fois, lorsqu’elles étaient ouvertes, il avait, en passant, regardé les beaux meubles vernis, les cadres dorés accrochés aux murs et la grande table ronde, au milieu, chargée d’albums, dont il eût voulu caresser le cuir épais ! Il ne lui venait même pas à l’idée qu’un jour il y pût entrer. Et voici que Georges n’eut qu’à pousser deux portes, celle du corridor, qu’il referma sur eux, puis une autre : et Berlâne se trouva sur le seuil du salon, si interdit qu’il ne pensa pas tout de suite à enlever sa casquette. Assise dans l’embrasure d’une fenêtre, Mme Labrosse faisait du crochet avec Mlle Gertrude, sa fille, qui avait dix ans. Étendu sur le canapé, les mains croisées sous la nuque, Robert sifflotait comme un homme.

— Maman, dit Georges, voici Albert que je ramène. Il va jouer avec nous.