—Evidemment, on n’sait jamais, fait Paradis.

Il dit cela faiblement, sans grande conviction. Pourtant c’est une parole contre laquelle il n’y a rien à répondre. On la répète doucement, on s’en berce comme d’une vieille chanson.

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Farfadet nous a rejoints depuis un moment. Il s’est placé près de nous, un peu à l’écart cependant, et s’est assis, les poings au menton, sur une cuve renversée.

Celui-là est plus solidement heureux que nous. On le sait bien; lui aussi le sait bien: relevant la tête, il a regardé successivement du même œil lointain, le dos du vieux qui allait à la chasse de son trésor, et notre groupe qui parlait de ne plus s’en aller! Sur notre délicat et sentimental compagnon brille une sorte de gloire égoïste qui en fait un être à part, le dore et l’isole de nous, malgré lui, comme des galons qui lui seraient tombés du ciel.

Son idylle avec Eudoxie a continué ici. Nous en avons eu des preuves, et même, une fois, il en a parlé.

Elle n’est pas loin, et ils sont bien près l’un de l’autre... Ne l’ai-je point vue passer, l’autre soir, le long du mur du presbytère, la chevelure mal éteinte par une mantille, allant visiblement à un rendez-vous, ne l’ai-je point vue, se hâtant, penchée et commençant déjà à sourire?... Bien qu’il n’y ait encore entre eux que des promesses et des certitudes, elle est à lui, et c’est lui l’homme qui la tiendra dans ses bras.

Et puis, il va nous quitter: il va être appelé à l’arrière, à l’Etat-major de la Brigade, où on a besoin d’un malingre qui sache se servir de la machine à écrire. C’est officiel, c’est écrit. Il est sauvé: le sombre futur, que les autres n’osent pas envisager, est précis et clair pour lui.

Il regarde une fenêtre ouverte, qui donne sur le trou noir d’une chambre quelconque, là-bas; il s’éblouit de cette ombre de chambre: il espère, il vit double. Il est heureux; car le bonheur prochain, qui n’existe pas encore, est le seul ici-bas qui soit réel.

Aussi un pauvre mouvement d’envie naît autour de lui.